« Je voudrais être amoureux ! »
C’était l’une de mes répliques dans la pièce de théâtre dans laquelle je jouais en fin de terminale. Mais la fille dont j’étais censé m’éprendre ne m’exaltait pas : je la trouvais très sympathique, mais je ne me voyais pas tomber amoureux d’elle. Il est vrai que l’on ne me demandait pas de l’être vraiment — juste d’être crédible, ce qui n’était déjà pas si mal. Je me revois assis dans un coin des coulisses, en train de me concentrer pour essayer, tant bien que mal, de rayonner d’un amour que je n’éprouvais pas.
Pourtant, cette phrase me convenait à merveille dans la vie réelle : je voulais tomber amoureux — c’était même l’une de mes préoccupations majeures. Curieusement, cependant, je sentais que cela ne fonctionnait pas. J’étais sorti avec une fille, cette année-là, mais, à aucun moment, je ne l’avais aimée. Nous nous étions séparés rapidement, d’ailleurs, à mon grand soulagement — car il m’était trop pénible de faire semblant : si je l’avais aimée, j’aurais pu le lui montrer, mais je ne réussissais pas à faire croire à un amour qui n’existait pas (je ny parviens toujours pas, et cela me semble très bien ainsi).
À vrai dire, la fille que j’attendais n’existait qu’en rêve. Plus exactement, elle cristallisait un certain nombre d’aspirations et s’identifiait ainsi à l’Idéal. Il n’y avait donc aucune chance que je la rencontre un jour, puisqu’elle n’était qu’une projection évanescente de désirs qui, en réalité, ne la concernaient pas.
Dans ces conditions, comment aurais-je pu aimer une personne réelle, puisque ce que je recherchais appartenait à l’ordre de l’abstraction — et peut-être, à bien des égards, de la sublimation ? Aussi, je ne suis plus tombé amoureux (d’une fille, j’entends). Une fois sans doute, à l’aube de mes dix-huit ans — mais c’était une toquade passagère. Une autre fois encore, un peu plus tard — mais je savais, au fond de moi, que la fille en question ressemblait plutôt à un beau garçon … Une dernière fois peut-être — mais c’était en désespoir de cause, parce que je voulais me convaincre que j’y arriverais un jour malgré tout.
Longtemps, je me suis inquiété : étais-je devenu incapable d’être touché par qui que ce soit ? Tout semblait l’indiquer. Pourtant, je savais que, du point de vue des sentiments, rien n’avait changé : je pouvais encore être ému par quelqu’un, penser à lui nuit et jour, être atteint de tous les symptômes de l’état amoureux. Mais je me refusais à admettre qu’il s’agissait d’amour, puisque ce que je ressentais jadis pour les filles, je l’éprouvais désormais pour les garçons. Je ne pouvais pas être amoureux d’un garçon, quand même ! Non, il ne s’agissait que d’amitié — une amitié exacerbée, certes, mais rien de plus … Au fin fond de moi-même, je savais que ce nétait là qu’un évitement. Mais je tenais à cette ruse, même si elle m’épuisait dans des relations qui m’apportaient plus d’angoisse que de bonheur.
Si la rencontre avec Jonas m’a bouleversé à ce point, c’est peut-être parce que, pour la toute première fois, j’ai accepté pleinement de tomber amoureux d’un garçon. J’ai accueilli sans les contraindre des sentiments que j’avais repoussés pendant dix ans. Avoir besoin de lui, de le voir, de l’entendre, de le sentir proche. Et, pour la première fois depuis longtemps, pouvoir en parler à quelques personnes autour de moi.
Regards rêveurs, profonds soupirs, nuits sans sommeil …, de tels moments aident à se sentir vivant — à quitter la tiédeur un peu morne d’une tranquillité qui, souvent, dit dormir pour mourir (selon le beau titre de la pièce de Paul Willems). Au diable les lieux confinés, les routines et les ornières, et vive les chemins de grand vent, les hautes frondaisons et les claires eaux du large !
Mais l’enthousiasme ne suffit pas. Javais oublié qu’il est douloureux de tomber amoureux, que les moments de doute sont pénibles, que la crainte d’être rejeté comme celle d’être déçu se font parfois violentes. Que le temps compte double, qu’il est propice au ressassement et au découragement. Que l’amour est capable de réveiller les plus hautes joies en même temps que de profondes détresses. Enfin que la vie, dans ce qu’elle a de plus intense et de plus désirable, est proche d’un désarroi dont la parenté avec la mort serait effrayante si on ne le savait temporaire.
Cet état, je l’ai éprouvé souvent ces dernières semaines, qui m’ont paru bien longues et, parfois, bien difficiles.
Je l’ai également retrouvé sur deux blogs que je lis régulièrement. Chez Anaël, d’abord, qui se montre découragé dans sa quête du grand amour : « Devons-nous souffrir de longues années durant avant d’avoir quelque repos ? », se demande-t-il (en anglais — ma traduction est approximative — mais le reste de son blog est principalement en français). Chez Didyme, aussi, qui exprime le trouble dans lequel il se trouve pour l’instant. Des expériences différentes, mais qui traduisent un même appétit de vivre et une même lassitude devant ce qui leur est refusé. Si je devais les encourager l’un et l’autre, je leur dirais : « Allez de l’avant, ne vous laissez pas étouffer par l’angoisse, vivez intensément le moment présent et croyez que le meilleur est toujours à venir ! » Ce faisant, je leur tiendrais le même discours que ceux de mes proches qui essayent de me réconforter. De sages paroles sans doute, mais auxquelles on a bien du mal à croire dans les moments où l’on ne croit plus à grand-chose — et surtout pas à soi.
« Ce qui ne tue pas rend plus fort », écrivait Nietzsche (Kyo — le groupe, pas le personnage de Malraux — aussi, dans une de ses chansons, mais je préfère faire référence à Nietzsche, parce quil en a la paternité, et parce que ça fait plus chic, quand même) dans Ecce homo (sans mauvais jeu de mots). Au-delà de son aspect de pensum pour lycéen, cette phrase a quelque chose de profondément dynamisant, car elle ouvre les portes de l’avenir et invite à croire en la vie. (Encore faut-il ne pas se laisser tuer.)
À propos, Jonas revient bientôt. Je suis impatient. Un peu inquiet aussi.
« Ce qui ne tue pas rend plus fort », c’est cela ?…


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