Au détour de soi

Dimanche 23 septembre 2007 7 23 /09 /Sep /2007 23:36

« Je voudrais être amoureux ! »

C’’était l’’une de mes répliques dans la pièce de théâtre dans laquelle je jouais en fin de terminale. Mais la fille dont j’’étais censé m’’éprendre ne m’’exaltait pas : je la trouvais très sympathique, mais je ne me voyais pas tomber amoureux d’’elle. Il est vrai que l’’on ne me demandait pas de l’’être vrai­ment —— juste d’’être crédible, ce qui n’’était déjà pas si mal. Je me revois assis dans un coin des coulisses, en train de me con­cen­trer pour essayer, tant bien que mal, de rayonner d’’un amour que je n’’éprouvais pas.

Pourtant, cette phrase me convenait à merveille dans la vie réelle : je voulais tomber amoureux —— c’’était même l’’une de mes préoccupations majeures. Curieusement, cependant, je sen­tais que cela ne fonctionnait pas. J’’étais sorti avec une fille, cette année-là, mais, à aucun moment, je ne l’’avais aimée. Nous nous étions séparés rapidement, d’’ailleurs, à mon grand soulagement —— car il m’’était trop pénible de faire sem­blant : si je l’’avais aimée, j’’aurais pu le lui montrer, mais je ne réussissais pas à faire croire à un amour qui n’’existait pas (je n’y parviens toujours pas, et cela me semble très bien ainsi).

À vrai dire, la fille que j’’attendais n’’existait qu’’en rêve. Plus exactement, elle cristallisait un certain nombre d’’aspirations et s’’identifiait ainsi à l’’Idéal. Il n’’y avait donc aucune chance que je la rencontre un jour, puisqu’’elle n’’était qu’’une projec­tion évanescente de désirs qui, en réalité, ne la concernaient pas.

Dans ces conditions, comment aurais-je pu aimer une per­sonne réelle, puisque ce que je recherchais appartenait à l’’ordre de l’’abstraction —— et peut-être, à bien des égards, de la subli­ma­tion ? Aussi, je ne suis plus tombé amoureux (d’’une fille, j’’entends). Une fois sans doute, à l’’aube de mes dix-huit ans —— mais c’’était une toquade passagère. Une autre fois encore, un peu plus tard —— mais je savais, au fond de moi, que la fille en question ressemblait plutôt à un beau garçon…… Une der­nière fois peut-être —— mais c’’était en désespoir de cause, parce que je voulais me convaincre que j’’y arriverais un jour malgré tout.

Longtemps, je me suis inquiété : étais-je devenu incapable d’’être touché par qui que ce soit ? Tout semblait l’’indiquer. Pour­tant, je savais que, du point de vue des sentiments, rien n’’avait changé : je pouvais encore être ému par quelqu’’un, penser à lui nuit et jour, être atteint de tous les symptômes de l’’état amoureux. Mais je me refusais à admettre qu’’il s’’agissait d’’amour, puisque ce que je ressentais jadis pour les filles, je l’’éprou­vais désormais pour les garçons. Je ne pouvais pas être amoureux d’’un garçon, quand même ! Non, il ne s’’agissait que d’’amitié —— une amitié exacerbée, certes, mais rien de plus…… Au fin fond de moi-même, je savais que ce n’était là qu’’un évitement. Mais je tenais à cette ruse, même si elle m’’épuisait dans des relations qui m’’apportaient plus d’’angoisse que de bonheur.

Si la rencontre avec Jonas m’’a bouleversé à ce point, c’’est peut-être parce que, pour la toute première fois, j’’ai accepté pleine­ment de tomber amoureux d’’un garçon. J’’ai accueilli sans les contraindre des sentiments que j’’avais repoussés pen­dant dix ans. Avoir besoin de lui, de le voir, de l’’entendre, de le sentir proche. Et, pour la première fois depuis long­temps, pouvoir en parler à quelques personnes autour de moi.

Regards rêveurs, profonds soupirs, nuits sans sommeil……, de tels moments aident à se sentir vivant —— à quitter la tié­deur un peu morne d’’une tranquillité qui, souvent, dit dormir pour mourir (selon le beau titre de la pièce de Paul Willems). Au diable les lieux confinés, les routines et les ornières, et vive les chemins de grand vent, les hautes frondaisons et les claires eaux du large !

Mais l’’enthousiasme ne suffit pas. J’avais oublié qu’’il est dou­loureux de tomber amoureux, que les moments de doute sont pénibles, que la crainte d’’être rejeté comme celle d’’être déçu se font parfois violentes. Que le temps compte double, qu’’il est propice au ressassement et au découragement. Que l’’amour est capable de réveiller les plus hautes joies en même temps que de profondes détresses. Enfin que la vie, dans ce qu’’elle a de plus intense et de plus désirable, est proche d’’un désarroi dont la parenté avec la mort serait effrayante si on ne le savait temporaire.

Cet état, je l’’ai éprouvé souvent ces dernières semaines, qui m’’ont paru bien longues et, parfois, bien difficiles.

Je l’’ai également retrouvé sur deux blogs que je lis régu­liè­rement. Chez Anaël, d’’abord, qui se montre découragé dans sa quête du grand amour : « Devons-nous souffrir de longues années durant avant d’’avoir quelque repos ? », se demande-t-il (en anglais —— ma traduction est approximative —— mais le reste de son blog est principalement en français). Chez Didyme, aussi, qui exprime le trouble dans lequel il se trouve pour l’’instant. Des expériences différentes, mais qui traduisent un même appétit de vivre et une même lassitude devant ce qui leur est refusé. Si je devais les encourager l’’un et l’’autre, je leur dirais : « Allez de l’’avant, ne vous laissez pas étouffer par l’’angoisse, vivez intensément le moment présent et croyez que le meilleur est toujours à venir ! » Ce faisant, je leur tiendrais le même discours que ceux de mes proches qui essayent de me réconforter. De sages paroles sans doute, mais auxquelles on a bien du mal à croire dans les moments où l’’on ne croit plus à grand-chose —— et surtout pas à soi.

« Ce qui ne tue pas rend plus fort », écrivait Nietzsche (Kyo —— le groupe, pas le personnage de Malraux — aussi, dans une de ses chansons, mais je préfère faire référence à Nietzsche, parce qu’il en a la paternité, et parce que ça fait plus chic, quand même) dans Ecce homo (sans mauvais jeu de mots). Au-delà de son aspect de pensum pour lycéen, cette phrase a quel­que chose de profondément dynamisant, car elle ouvre les portes de l’’avenir et invite à croire en la vie. (Encore faut-il ne pas se laisser tuer.)

À propos, Jonas revient bientôt. Je suis impatient. Un peu inquiet aussi.

« Ce qui ne tue pas rend plus fort », c’’est cela ?……

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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Mardi 14 août 2007 2 14 /08 /Août /2007 18:28

« — Reste, s’il te plaît. Reste.

Il a prononcé ce dernier mot si faiblement qu’’il a appro­ché sa bouche de mon visage pour me le dire.

Je n’’ai pas osé le regarder mais j’’ai senti ses grands cils se bais­ser sur mes yeux.

Sa main serrait un peu plus mon bras.

Sa bouche était chaude et il ne tremblait pas. »

(Jérôme Lambert, Tous les garçons et les filles.)

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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Vendredi 11 mai 2007 5 11 /05 /Mai /2007 23:50

Après avoir croisé à la bibliothèque le garçon dont je vous ai parlé hier, j’ai vécu aujourd’hui un autre événement troublant. Rien de très extraordinaire, sans doute, mais je vais tout de même vous le raconter, car c’est une première pour moi.

C’était en fin d’après-midi, à l’heure où, en cette veille de week-end, les rues commençaient à se remplir. Faisant une course avec mon frère, j’attendais que la vendeuse emballe notre achat. Machinalement, je regardais les passants. Un gar­çon arriva devant le magasin. Sa valise à roulettes annon­çait un étudiant qui rentrait chez lui après sa semaine de cours. Au moment où je posais les yeux sur lui, il tourna le regard vers moi. Un hasard, sans doute, comme il en existe tant.

J’avais baissé les yeux rapidement, histoire de ne pas sem­bler trop insistant. Un instant plus tard, je les avais relevés. Le garçon regardait vers moi. Poursuivant son chemin, il disparut bientôt au fond de la galerie commerçante.

La vendeuse avait terminé le paquet et je me préparais à payer. Pendant que j’attendais le ticket de caisse, le garçon repassa, en me jetant un regard à travers la vitrine. Je le suivis des yeux, sans trop m’appesantir. Il regarda de nouveau. Un hasard, vraiment ?

Notre achat sous le bras, nous nous dirigeâmes, mon frère et moi, vers la sortie de la galerie. L’étudiant nous précédait dans la travée parallèle à la nôtre. Nous ne tardâmes pas à arriver à sa hauteur. À deux ou trois reprises, nos regards se croisèrent de nouveau. Je commençais à ne plus croire au hasard.

Nous sortîmes en le laissant derrière nous. Je cherchais à ralentir le pas, mais mon frère se demandait pourquoi je devenais soudain si hésitant. Avant de partir, je lançai un dernier coup d’œil vers la galerie. De loin, le garçon venait encore de tourner les yeux, ostensiblement, dans ma direction.

J’ai l’impression que ces échanges de regards n’étaient pas innocents, quoique je ne veuille pas y croire tout à fait, crai­gnant de prendre mes désirs pour des réalités. Mais pourquoi ce qui arrive à d’autres me serait-il forcément refusé, comme par l’effet d’une fatalité que j’aurais construite moi-même et à laquelle j’aurais fini par me soumettre ?

Vous me trouvez naïf, ingénu ou timoré ? Vous n’avez pas tort, mais que voulez-vous ? je n’ai pas l’habitude de ces jeux de séduction, surtout avec les garçons. J’ai du moins appris quelque chose aujourd’hui : je m’y suis senti à l’aise et, plus encore, enthousiaste.

Mais que ferai-je si, comme je l’espère, un tel événement se reproduit bientôt ? Je l’ignore. Dans ce domaine, plus que dans tout autre, je me sens profondément démuni…

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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Jeudi 10 mai 2007 4 10 /05 /Mai /2007 21:23

À la bibliothèque, hier après-midi, un étudiant était en train de travailler. Ce n’était pas le seul, car le mois de mai en ramène beaucoup auprès des tables de lecture. Mais il était différent des autres. Passant à sa hauteur, comme il levait la tête, j’entrevis un visage qui devait me toucher.

Il me serait difficile de le décrire exactement. Je me sou­viens de son regard, qui l’éclairait d’un bleu sombre, si pro­fond qu’on l’aurait cru marine. Des traits fins, sans doute. Et sur­tout, un air légèrement fragile, comme une hésitation intime qui démentait l’assurance de ce garçon de vingt ans.

Les hasards — des hasards, vraiment ? — d’une errance de rayon en rayon me le firent croiser à plusieurs reprises. À chaque fois, je tentais de capter l’essence de sa beauté, de la saisir davantage, de la comprendre peut-être. Mais comment des coups d’œil fugitifs, trop brefs à force de se vouloir discrets, auraient-ils pu apprendre ce qu’une longue contemplation même n’aurait peut-être pas révélé ?

« Qui n’a senti se formuler en lui, sur le parvis d’un temple grec ou dans la galerie d’un musée, ce souhait puéril : rester là toujours, ne plus jamais sortir de la sphère de rayonnement de la beauté, comme si l’éternité pouvait être habitable ? » (Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï.) Comme l’art, la beauté humaine, lorsqu’elle paraît telle qu’en elle-même, annonce une béatitude parfaite que l’on voudrait habiter ici et maintenant. Mais, en raison d’un curieux para­doxe, elle ne sup­porte pas la durée, et s’émousse dès qu’elle a dévoilé les trésors qu’elle annonce. Elle captive ainsi le regard, mais ne se laisse pas épuiser par lui, comme s’il devenait tout à coup inapte à pénétrer ses secrets.

J’ai éprouvé ce curieux sentiment à de nombreuses reprises. Je me souviens, par exemple, de cette photographie de Bruce Weber pour Ralph Lauren. Lorsque je l’ai vue pour la première fois, elle m’a littéralement saisi. Aujourd’hui, lors­que je la regarde encore, je peine à retrouver le trouble d’autrefois — cet étrange mélange de plaisir, de souffrance douce et blessante, et de plénitude à venir.

Certaines émotions sont ainsi comme des moments de grâce. Il faut les saisir quand elles passent, car elles sont d’un instant — mais un instant qui, dans sa perfection, est promis à l’éternité, car il contient déjà en germe l’ensemble de ce qui compte, par la vérité profonde vers laquelle il pointe et qu’il nous faut découvrir.

Que reste-t-il finalement ? Peut-être les mots, qui nous aident à devenir plus riches d’une beauté dont l’absence risquerait de nous laisser orphelins.

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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Jeudi 19 avril 2007 4 19 /04 /Avr /2007 23:45

Lorsque j’avais quatorze ans, je planifiais les grandes étapes de ma vie affective. Cela m’aidait sans doute à prendre patience au beau milieu de ce mélange d’énergie et d’impuissance qui me caractérisait à cet âge. Le programme était bien établi : à quinze ans, j’aurais une copine et je l’embrasserais ; à seize, notre relation deviendrait un peu plus intime ; à dix-sept, nous coucherions ensemble (c’était toujours la même copine, je crois, ce qui, vous en convien­drez, témoignait d’un grand sérieux…). À vingt-deux ou vingt-trois ans, nous nous marierions. À vingt-cinq, nous aurions notre premier enfant.

Je me suis vite rendu compte que mes projets subissaient quelque retard. À dix-sept ans, je n’avais rien réalisé de ce que j’avais envisagé, sinon avoir une copine (trois semaines) et l’embrasser (deux fois). À vingt-cinq, je n’étais pas plus avancé.

Ce désaveu manifeste de mes plans ne me décourageait cependant pas tout à fait, et je continuais à rêver à la vie d’après. J’ignorais qui j’épouserais et quand cela se produi­rait, mais, pour le reste, je savais ce que je voulais. J’aurais une femme ravissante, trois enfants adorables. Un labrador aussi, qui courrait dans le jardin. Le dimanche, nous pren­drions de la tarte aux pommes et du thé dans de la vaisselle anglaise. Notre vie tiendrait un peu de La Petite Maison dans la prairie, beaucoup de Sept à la maison.

Je caricature un peu, évidemment — mais très peu seule­ment. Pour l’essentiel, tout se passait dans l’imaginaire, et c’était là le problème, car c’était à ces désirs idéaux qu’il me fallait renoncer pour ne pas faire fausse route. Et cet abandon n’était envisageable que si je trouvais un imaginaire de remplacement, ou si je refusais de tout planifier.

Contre toute attente, c’est la seconde solution qui s’est imposée à moi. Je ne l’ai pas vraiment choisie : elle m’est appa­rue comme une évidence, tout simplement. Bien sûr, je n’ai pas abandonné tout espoir, mais mes attentes n’ont plus la physionomie trop parfaite et figée qu’elles revêtaient autrefois. J’attends un demain que je ne connais pas et que j’espère à la hauteur du prix que j’accorde à la vie. C’est beaucoup demander, peut-être. Mais c’est bien moins que jadis.

Parfois, lorsque je reste perplexe devant un avenir qui demeure incertain, je me rappelle cette phrase lumineuse : « Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus » (Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune). Et Bernanos de poursuivre : « Oui, ce que j’ai d’honneur et ce peu de courage, je le tiens de l’être aujourd’hui pour moi mystérieux qui trottait sous la pluie de septembre […] — de l’enfant que je fus et qui est à présent pour moi comme un aïeul. »

Oui, qu’importe ma vie, tant que je ne renonce pas au bonheur et à l’amour auxquels croyait, dans sa ferveur candide, l’enfant que je fus.

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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Vendredi 13 avril 2007 5 13 /04 /Avr /2007 22:29

C’était il y a longtemps déjà. L’école avait programmé une sortie culturelle à l’heure du cours d’anglais — un spectacle, réalisé par des élèves d’une autre école, qui mélan­geait danse et musique. Cette représentation ne me marque­rait pas spécialement, sinon à cause d’un événement qui, d’une certaine manière, serait déterminant dans mon exis­tence : j’avais ressenti quelque chose de bizarre en voyant danser un garçon. Il était blond et portait une salopette sur son torse nu. Je ne parviendrais pas à l’oublier.

C’était un sentiment indéfinissable, qui était de l’ordre de la fascination. J’avais été touché d’une façon nouvelle et imprévue. À vrai dire, je ne comprenais pas vraiment ce qui m’arrivait.

Je ne devais pas m’inquiéter, cela allait forcément disparaître comme c’était venu.

En étais-je si sûr ? Pas vraiment, et une petite voix me soufflait que, peut-être, je ne serais jamais débarrassé de cette étrange émotion qui portait certainement un nom que je refusais de lui donner.

Le jour même — ou le lendemain, ou le jour suivant encore ? —, je remarquais, dans le bus qui me ramenait chez moi, un garçon qui ressemblait étrangement à celui qui m’avait ému sur scène.

Je ne devais pas m’inquiéter, cela allait forcément disparaître comme c’était venu.

Mais d’autres garçons, d’autres jours, dans le même bus, à l’école ou ailleurs, me troubleraient encore, et peupleraient bien­tôt des rêveries diurnes dans lesquels ils prendraient désormais plus de place que les filles qui les occupaient jusque-là.

D’ailleurs, tout n’avait pas commencé ce jour-là. À la ren­trée de septembre, déjà, n’avais-je pas été étonné par certains visages inconnus, ceux de nouveaux élèves qui éveillaient en moi un mystérieux enthousiasme dont je sentais déjà qu’il était douloureux et nécessaire ? Je me souviens surtout de ce garçon châtain, au teint mat et aux yeux bleus, dont le petit nez, le large sourire et l’aisance même me ravissaient et me crucifiaient…

Je ne devais pas m’inquiéter, cela allait forcément disparaître comme c’était venu.

Je ne devais pas m’inquiéter.

Je ne devais pas.

Cette dernière solution était la bonne. Je n’étais pas per­suadé que cela allait disparaître. Je ne me sentais pas capable de ne pas m’inquiéter. Mais j’étais intimement convaincu que je ne devais pas.

Je me suis donc défendu. En intellectuel, j’ai rationalisé : si j’étais attiré par certains garçons, c’est parce qu’ils étaient aimés des filles que j’aurais aimé séduire ; profondément, je continuais donc d’aimer les filles (cela m’arrangeait, vous pensez !), mais des garçons plus entreprenants (et surtout plus beaux que moi — car, pour moi, tout était dans cette beauté qui me saisissait) s’interposaient entre elles et moi, et je finissais par oublier les filles pour me focaliser sur ces obstacles qui étaient aussi des modèles. D’ailleurs, je voyais cette théorie confirmée par René Girard et son triangle mimé­tique, ce qui la rendait à mes yeux incontestable. Le problème était donc réglé. Ou du moins différé jusqu’à ce que je parvienne à me détacher de cet attachement que je jugeais problématique.

Me croirez-vous si je vous dis que j’ai tenu à cette explication pendant de longues années, durant lesquelles j’ai toujours attendu, comme un miracle (il s’agissait bien de cela !), le déblocage qui me sauverait ?

J’avais seize ans. Le chemin serait long encore avant que j’abandonne ces défenses qui me rassuraient, mais qui sans cesse remettaient la vie à plus tard. La rationalisation a duré quinze ans. Avec des moments de faiblesse et de lassitude. Mais elle n’a vraiment capitulé qu’il y a un mois.

Voilà le cadre posé. Mais il y aura encore beaucoup à dire sur cette période qui me paraît si lointaine et si proche, ainsi que sur celles qui lui ont succédé.

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 /04 /Avr /2007 17:44

Je n’ai pas pour habitude d’étaler outre mesure ce que je suis, ce que je pense et ce que je ressens. Mais il me paraît naturel de le faire ici. Non pas vraiment de m’afficher, ce qui ne serait pas très convenable, mais de me livrer un peu plus que je ne le ferais dans la vie de tous les jours. D’une certaine façon, je savais en ouvrant ce cahier de notules que je ne parviendrais pas à rester éloigné de ma propre expé­rience. Pour moi, l’écriture personnelle n’est en effet pas un luxe, mais le moyen d’avancer dans une quête intime.

Est-il nécessaire de rendre publiques ces réflexions ? Cer­tainement pas. À ceci près que l’on se sent peut-être plus engagé par ce que l’on livre à d’autres (même si on ne les connaît pas personnellement) que par ce que l’on ne con­signe que pour soi. Et que, malgré son irréductible singularité, une expérience particulière rejoint souvent, par certains côtés, ce que d’autres ont eu l’occasion d’éprouver. Il n’est donc pas tout à fait absurde de prétendre la partager.


Aussi loin que je puisse remonter, je me souviens avoir aimé les filles et avoir rêvé tendrement au bonheur avec elles. Mais je me rappelle aussi la gêne devant ces senti­ments, que je prenais garde de ne pas avouer pour ce qu’ils étaient : j’acceptais d’avoir l’une ou l’autre « préférée », sans qu’aucune d’entre elles ne devînt jamais ma « fiancée », comme disaient les enfants d’alors. D’ailleurs, lorsque la fille était trop entreprenante à mon goût, je la repoussais sans ménagement, quitte à me mettre à l’aimer lorsque j’étais certain qu’elle ne reviendrait pas.

C’est à quatorze ans que, pour la première fois, j’ai admis que j’étais tombé amoureux. Elle s’appelait Juliette (ce n’est pas son vrai prénom, mais cela revient au même). Avec ses cheveux blonds rassemblés en une longue tresse, elle m’apparaissait comme une princesse déguisée en bergère. Nous étions dans la même école, mais nous ne nous connaissions pas. Un beau jour, j’avais ressenti pour elle ce que je n’avais jamais connu pour personne d’autre, une sorte de coup de foudre auquel il m’était impossible de résister. C’était un sentiment étrange, qui m’était littéralement tombé dessus sans que je puisse rien faire pour m’en défendre. Je mangeais moins, dormais peu, n’avais plus que Juliette dans le cœur. J’écrivais son nom sur mon cahier de brouillon, je cherchais son visage dans les lueurs d’un printemps qui ne m’avait jamais paru si intense — doucement heureux, passionnément malheureux.

Peut-être ne lui aurais-je jamais avoué ce que je ressentais pour elle, mais des amis en décidèrent autrement et lui en touchèrent un mot. Elle ne m’aimait pas. Elle aurait pu se limiter à ce refus, mais elle alla plus loin et me ridiculisa. Je ne me rappelle plus les détails. Avec un petit effort, ils me reviendraient peut-être, mais cela me coûterait trop. Je me souviens avoir pleuré, dans un coin de cette cour qui n’était plus pour moi un lieu de récréation, mais un espace de honte et de souffrance. Je me souviens aussi m’être senti misérable et méprisable, comme si je n’étais pas doté des qualités essentielles que les filles attendaient d’un garçon (bien entendu, j’ai pleine conscience de la portée de cette déva­lorisation, des complexes qui en ont résulté, et de ce que tout cela a engagé pour l’avenir — et sans doute cela était-il déjà en germe dans le passé).

C’était il y a dix-sept ans, et aujourd’hui encore je repense à cet événement avec émotion. Je n’ai pas le droit d’en vou­loir à Juliette, qui ne pouvait pas se douter de ce qu’elle faisait, mais je dois reconnaître qu’elle m’a brisé. Ce qui, chez d’autres, n’aurait été qu’un petit incident de parcours, a pris chez moi des proportions désastreuses. Cette mésaven­ture banale s’est ainsi révélée destructrice — à moins qu’elle ait été fondatrice, d’une certaine façon.

Par la suite, il y eut d’autres filles. À chaque fois, je tom­bais amoureux de la façon la plus sincère qui fût. Souvent, ce sentiment était vécu dans un enthousiasme que l’écriture seule me permettait d’épancher : quelques vers, l’un ou l’autre texte de circonstance, et même un début de roman (une quarantaine de pages, écrites alors que je n’avais pas encore quinze ans). Mais plus jamais mes sentiments ne franchirent la bulle fragile de mes rêves. Plus jamais.

Depuis mes dix-huit ans, suis-je encore vraiment tombé amoureux d’une fille ? C’est difficile à dire. Une fois ou l’autre, peut-être. Mais je n’en suis pas certain. Ce dont je suis sûr, c’est que, depuis très longtemps, je n’ai plus ressenti pour une fille l’enthousiasme qui jadis pouvait m’étreindre.

Mais d’autres sentiments sont apparus, que je n’avais pas prévus et que, des années durant, je n’ai ni compris, ni acceptés. Je vous raconterai cela. Pas demain (la journée sera longue), mais bientôt en tout cas.

Par Gaël - Publié dans : Au détour de soi
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