Au large

Samedi 24 mars 2007

Gracq encore, aujourd’hui, avec cet autre passage d’En lisant, en écrivant : « La levée contre Gide de tous les boucliers catholiques montre combien le catholicisme du début de ce siècle discernait mal ses ennemis vraiment irréductibles. Ce qui ameutait contre lui, c’était l’image ressemblante du diable, de tout temps, comme on sait, spécialiste de “la chair” ; derrière ce leurre commode, Valéry leur donnait le change qui, lui, était Lucifer. Il n’y avait pas d’orgueil intellectuel solitaire chez Gide. Un inquisiteur du moyen-âge, même de deuxième ordre, ne s’y serait pas une seconde trompé. »

Je ne connais pas grand-chose de Gide : je n’ai jamais rien lu de lui, et ne l’ai rencontré que dans les notes et les journaux de certains de ses contemporains. En tout cas, le personnage ne m’attire pas vraiment, quoique son œuvre ne soit pas dénuée d’intérêt.

Valéry, j’en suis moins familier encore. Il m’apparaît comme une figure distante, se perdant dans le lointain d’une vie littéraire qui peut sembler aujourd’hui (presque) antédiluvienne. À vrai dire, ce n’est pas tant son époque qui me le rend éloigné (Alain-Fournier, né quinze ans plus tard que lui, me paraît bien plus proche), que sa vision un peu froide de la littérature, très rationalisée et épurée.

Mais il n’est pas nécessaire de connaître en profondeur ces auteurs pour saisir ce que Gracq en dit. Car son propos dépasse ces deux cas, et s’ouvre tout naturellement — peut-être sans que l’auteur lui-même en ait vraiment conscience, d’ailleurs — à une réflexion plus large, aux accents religieux. L’Église du début du XXe siècle trouvait plus grave le péché de chair que celui d’orgueil. Il n’y a rien d’étonnant à cela, car ce réflexe (il s’agit plus en effet d’un réflexe que d’un jugement, à mon avis) n’a pas fondamentalement changé un siècle plus tard.

Néanmoins, cette hiérarchie des valeurs pose question. Non qu’il n’existe pas de débordements du côté de la chair (et Gide, à cet égard, ne peut pas être absous de tout), mais se focaliser sur cette question revient parfois à laisser l’arbre masquer la forêt. Car, du point de vue de l’Évangile (de son esprit, du moins &mdash quant à sa lettre, cela pourrait être discuté), n’est-il pas moins grave de céder aux inclinations proprement humaines, qui procèdent de la matière même dont l’homme est pétri, que d’entretenir des illusions de puissance égoïstes et quelquefois démiurgiques ?

Mais l’échelle officielle des vertus et des péchés ne se modèle pas seulement sur le message du Christ : elle intègre aussi, à son corps défendant, des préjugés sociaux et des refoulements individuels, qui trouvent ainsi leur légitimité dans une objectivité apparemment inattaquable. Le travail de l’Église ne serait-il pas, non de conserver intact un dépôt figé dans certaines conventions humaines, ni de « s’adapter » comme une midinette à l’air du temps, mais de débarrasser son message des scories accumulées au cours du temps, afin de le rendre de moins en moins conformiste et de plus en plus vivifiant ?

Il faudra revenir sur ce sujet essentiel, qui ne peut évidemment être vidé en quelques lignes éparses, et par rapport auquel je vous invite à apporter votre contribution, si vous le désirez.

Par Gaël
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Mardi 3 avril 2007

La semaine dernière, Lorenzo rappelait la primauté de la conscience dans le domaine moral, et faisait référence à un récent article publié par Henri Weber dans le numéro du 27 mars du quotidien belge La Libre Belgique : « Transgresser une loi est-ce pécher ? »

Des nombreux passages intéressants de ce texte, je me bornerai à citer ces quelques lignes : « On pourrait résumer tout ceci en disant : agir en se moquant de toute loi (civile ou d’Église), ce n’est pas agir moralement. Agir de telle manière pour la seule raison qu’une loi le prescrit, ce n’est pas non plus agir moralement. Agir moralement c’est essayer de connaître la loi concernée, avec ses raisons d’être, et juger ensuite s’il convient de la suivre dans la situation qui est la mienne pour le moment. »

Sans grande surprise, l’auteur estime que la moralité est incompatible avec le refus de tout règlement. Cela ne prête pas vraiment à commentaire, tant cela tombe sous le sens. Il est cependant utile de commencer par là, afin que toute relativisation de l’absolu moral ne paraisse pas justifier une relativité générale, où l’objectivité de la loi serait inva­riablement mise en défaut par rapport à une subjectivité totale, dans laquelle se dissoudrait toute norme. Sur le plan collectif, une telle subjectivisation serait évidemment incompatible avec la vie en société et la poursuite du bien commun. Mais l’individu n’y gagnerait rien non plus pour lui-même, dans la mesure où la grandeur de la personne humaine et son humanité même tiennent notamment à ce qu’elle tente de dépasser certaines de ses impulsions pre­mières, soit pour les infléchir ou pour y renoncer, soit pour leur donner un sens qui en transcende le caractère aveugle et instinctif.

La suite, par contre, est moins consensuelle, car elle jette une lumière différente sur la question du respect de la loi. Henri Weber ne met pas en cause l’ostentation ou l’orgueil de l’homme vertueux, comme on aurait pu s’y attendre. Plus essentiellement — et plus sévèrement aussi —, il déplace le centre de gravité de la moralité : celle-ci dépend moins de l’acte (même s’il ne peut être évacué, cela va de soi) que du sens que l’on y investit. Celui qui fait le bien sans pharisaïsme excessif (c’est-à-dire, en particulier, sans affecta­tion et sans mépris de l’autre) n’est donc pas assuré d’agir moralement : il faut encore que ses motivations soient bonnes.

Doit-on alors déployer des trésors d’ingéniosité pour trouver du sens à tout prix ? Ce n’est pas ce que propose Weber, qui distingue deux étapes fondamentales. D’abord, « essayer de connaître la loi » et d’en pénétrer les « raisons d’être ». Ensuite, la confronter aux situations concrètes et particulières auxquelles elle est censée s’appliquer, afin de savoir si, en l’espèce, elle doit être suivie ou non.

Cette deuxième étape est libératrice et exigeante. Exi­geante, car elle oblige à s’intéresser à la signification de la loi, de même qu’à approfondir le sens des événements de l’existence. Au contraire, le légalisme pointilleux est éton­namment facile : il exige une volonté certaine, mais ne solli­cite pas l’intelligence, c’est-à-dire, en l’occurrence, la clair­voyance et la lucidité, parfois bien plus pénibles qu’une volonté aveugle. Libératrice, car elle permet à l’homme d’avancer en vérité et vers la vérité.

Une telle approche de la morale concerne tout être humain, quelles que soient ses convictions. Le chrétien n’en est donc pas exclu, même s’il y ajoute la parole de Dieu et la personne du Christ. C’est de cette double source que découlent les préceptes moraux auxquels il est invité à se conformer, et c’est à cette aune qu’il doit tenter de com­prendre sa vie et d’orienter ses choix. Mais il s’agit plus que d’une mesure théorique. En réalité, le point de départ est le message porté par le Christ et incarné par lui, et non promulgué comme un décret — sa loi, Jésus l’écrit sur le sable et dans nos cœurs, plutôt que dans le marbre de tablettes glacées. Le point d’arrivée est également le Christ, dans la relation que nous entretenons avec lui. C’est cette intimité qui peut nous servir de point de repère : il n’est pas possible de se sentir proche du Christ si l’on fait réellement le mal, ce qui implique que le sentiment, profondément ancré, de proximité avec lui indique, presque infailliblement, que l’on ne fait pas fausse route.

Je suis souvent surpris d’entendre si rarement ce discours au sein de l’Église. Bien entendu, on nous rappelle régu­lièrement l’importance de la personne du Christ, de son amour et de sa miséricorde, mais sans mettre en cause le discours traditionnel sur le péché et l’agir humain. Au contraire, j’ai plutôt l’impression que l’on se resserre aujourd’hui sur une normativité plus forte, et ce dans de nombreux domaines. Sans doute l’Église a-t-elle souffert de certains débordements qui l’ont secouée durant la seconde moitié du siècle dernier, mais je ne crois pas qu’il soit adéquat de répondre aux excès centrifuges par une volonté farouchement centripète. L’Église n’a pas tort de prendre ses distances par rapport à un certain relativisme ambiant, mais doit-elle pour autant confondre une position intellectuelle avec son application littérale, au risque de se couper de ceux auxquels elle s’adresse ?

On nous dira qu’il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, que les discours officiels ne sont pas destinés aux fidèles, mais qu’il appartient à leurs pasteurs les plus proches, les évêques et les prêtres, de les rendre accessibles à leurs ouailles, en tenant compte, autant que possible, des situations particulières. Heureusement, cela se fait parfois, et je crois que beaucoup de curés, par exemple, tentent, avec leurs moyens, de se mettre à la portée de leurs paroissiens afin de leur permettre de rencontrer le Christ. Mais j’ai parfois l’impression que, dans certains milieux en tout cas, on cultive une mentalité de « premier de classe » : bien sûr, dit-on, on sait que l’on n’est pas parfait, on n’hésite pas à le reconnaître, mais enfin, tout de même, on s’occupe du catéchisme, on organise le chapelet hebdomadaire, on est engagé (j’allais écrire « on milite » — et cela n’aurait pas été forcément incongru) dans telle ou telle communauté qui a reçu le label « Espoir de l’Église de demain », et surtout l’on est ferme sur les principes, dans ce monde déboussolé, on ne succombe pas à l’atmosphère délétère, on reste témoin du Christ envers et contre tout…

Je ne critique absolument pas l’engagement pour l’Église, loin de là ! Mais je crains que, dans un certain nombre de cas, plus fréquents qu’on ne le croit, le témoin du Christ se transforme un peu trop facilement en statue du Comman­deur : certes, on est pécheur, on l’avoue même par­fois dans son groupe de partage, mais on est persuadé que ce n’est pas grand-chose face à ce que d’autres font.

En particulier, on n’a rien à se reprocher concernant la chair — ou si peu ! Car c’est là, croit-on, la pierre d’achop­pement majeure sur laquelle il faut se garder de buter, toutes les autres ne paraissant que des broutilles face à elle. Ce n’est pas l’enseignement de l’Église qui le dit, bien entendu, mais il me semble que c’est la façon dont la morale proposée aux chrétiens (aux catholiques en tout cas) est trop souvent reçue. Or, une telle focalisation sur la sexualité est problé­matique dans la mesure où ceux qui y participent lui donnent rarement un sens profond. On entendra parfois parler de beauté de l’amour humain, mais on approfondira rarement sa signification, ce qu’elle implique dans la vie quotidienne et ce qu’elle engage dans la relation au Christ (ce n’est pas toujours le cas, heureusement — je connais des personnes, des couples notamment, qui vivent cet amour avec une profondeur évidente, et qui par là portent témoignage bien plus que par des préceptes ânnonés). On court alors le risque de confondre juridisme et accueil actif d’une loi vivante, amour de Dieu et refoulement. En effet, en matière de sexe plus que dans d’autres domaines, le spirituel est forcément mêlé d’affectivité, avec son cortège de motivations psychologiques. On appelle ainsi droiture ce qui n’est parfois que névrose, et l’on croit gagner le Ciel en cultivant ce qui nous enferme ici-bas.

La notion de pureté est ainsi très difficile à manier. On la traite souvent comme un bien à préserver, à l’instar de ces bibelots que l’on place sous des globes de verre afin de les protéger. Mais si le mythe du paradis originel a sans doute un sens dans son ordre propre, il peut devenir nuisible si la vie tout entière s’échafaude sur lui, car elle paraît alors détruire une perfection qui aurait existé. Au contraire, l’idée selon laquelle la pureté serait un trésor vers lequel on chemine me semble plus nourrissante — et peut-être plus propice à la sanctification. Car la vie devient grâce à elle une construction, une configuration (c’est-à-dire un processus) à l’image du Christ. Situer la pureté derrière soi — dans un passé mythique que, par un mouvement imaginaire tout à fait compréhensible, on tend à identifier à sa propre enfance, et même à l’enfance de cette enfance —, incite à retenir, tandis que la placer dans un avenir à atteindre pousse à donner, car l’on ne construit pas sans sortir de soi et sans se dépenser.

Aussi la pureté authentique ne réside-t-elle pas toujours là où l’on a coutume de la placer, et certains parcours appa­remment cahotiques sont parfois loin d’être chaotiques : ils témoignent non seulement d’une quête d’absolu, mais aussi d’une pureté en train de se forger, en dépit — ou peut-être en raison — des tours et des détours effectués. Certains connaîtront un chemin linéaire, d’autres sortiront des sen­tiers battus ; l’important est que les actes posés acquièrent un sens dans un développement qui mène à une humanité plus vraie. Le chrétien est évidemment invité à suivre les traces du Christ, mais non à en devenir un clone : il me semble que c’est par une recherche conjointe du Christ et de soi-même que l’on peut authentiquement se réformer. Il ne s’agit donc ni de se fuir (même si l’on est amené à s’oublier soi-même dans certains cas) ni de renoncer à Dieu, mais d’inventer la voie qui permette de trouver l’homme en cherchant Dieu, et réciproquement.

Il faudrait encore évoquer des cas précis qui illustreraient ces quelques réflexions. L’un ou l’autre me viennent à l’esprit, mais il ne serait sans doute pas opportun d’alourdir ce texte déjà trop long. J’y reviendrai sans doute plus tard. En attendant, on peut souhaiter que, en cette fin de carême, chacun ait la force et la lucidité d’envisager en toute conscience son chemin de conversion, afin que celui-ci ne lui soit pas imposée de l’extérieur, mais qu’il corresponde à une véritable nécessité intérieure. Assumer conjointement la loi morale objective et les situations spécifiques dans lesquelles on se trouve : c’est de cette confrontation, douloureuse par­fois, mais toujours fructueuse, que peut naître une humanité authentique, en quête éperdue de sens et de vie, de cette vie jaillissante qu’est venue porter le Christ jusque sur la croix, et vers laquelle nous sommes appelés à tendre sans relâche, fût-ce en bousculant certains conformismes et en empruntant des chemins de traverse.

Par Gaël
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Vendredi 6 avril 2007

« Dieu, qui fait les croix, fait aussi les épaules, et nul ne l’égale dans l’art des proportions. »

J’avais lu il y a longtemps cette phrase déjà datée, et je l’avais trouvée belle. Aujourd’hui, elle me paraît injuste, car trop de personnes ploient sous des fardeaux trop lourds pour elles — et qui ne sont jamais, évidemment, voulus par Dieu.

Mais par le sacrifice de son fils sur une croix qui préfigure les nôtres et les dépasse forcément, celui-ci nous aide à porter nos souffrances, parce qu’il les a assumées avant même qu’elles ne se présentent à nous.

Par Gaël
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Samedi 7 avril 2007

« Quelque chose vient à tout instant nous secourir. » (Christian Bobin, Ressusciter.)

Par Gaël
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Dimanche 8 avril 2007

Depuis plusieurs années, la période pascale est, pour mes proches ou pour moi, riche en événements bouleversants. Ils n’ont pas toujours été heureux : des croix ont parfois été lourdes à porter, et le carême était alors marqué davantage par la révolte que par la confiance en un Dieu qui supporte nos fardeaux.

Cette année n’a pas dérogé à la règle, à ceci près que ce qui aurait dû être un poids m’a finalement rendu plus léger.

Cela fait longtemps que j’usais mes forces à éviter des voies qui m’apparaissaient comme des impasses. Je pensais sincèrement être sur la bonne route, et les souffrances qui ne manquaient de se rappeler à mon bon souvenir étaient — je le croyais — le prix à payer pour demeurer dans la vérité.

Ces dernières semaines ont été pour moi l’occasion de me rendre compte que non seulement les chemins que je refusais sont bien les miens, mais aussi qu’ils sont bons pour moi, alors que les autres ne cessaient, sous prétexte de me mener à une fallacieuse vérité, de m’éloigner de la vie.

Il faudra que je raconte tout cela plus clairement. Mais pas aujourd’hui, car cela prendra du temps...

Par Gaël
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Lundi 9 avril 2007

« Ils sont finis, les jours de la Passion ! », proclamait hier le célébrant dans certaines paroisses. Oui, ils sont finis, et nous voilà au seuil d’une vie renouvelée.

Il y a, dans cette nouveauté qui s’offre à nous, un bonheur mêlé d’un peu de nostalgie, comme lorsque, après un grand événement, on se retrouve vide de n’avoir plus rien à fêter.

Mais le chemin ne fait que commencer — et, au fond, ne commence-t-il pas toujours, et n’est-ce pas dans ce renouvellement perpétuel que nous puisons un peu de l’espérance qui nous permet d’avancer envers et contre tout ?

Par Gaël
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Dimanche 22 avril 2007

« Les chrétiens doivent porter une parole d’espérance ! », rappelait le prêtre à la messe ce matin. C’est vrai, et cette espérance n’est pas seulement celle, eschatologique, d’une vie éternelle qui justifierait que l’on sacrifie l’existence d’ici-bas : il est bon qu’elle aide aussi l’homme à s’épanouir ici et maintenant.

Par Gaël
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Mercredi 16 mai 2007

« Le jongleur de passereaux, le Christ que personne ne por­traiture, le passant transparent de la route d’Emmaüs auront habité la lumière d’hiver, fugacement, et nos mots, jamais sous l’angle de la foi, sous l’angle vital et avouable d’une attirance qui viendrait de l’enfance, quelque chose comme une croyance poétique. » (Philippe Le Guillou, Le Déjeuner des bords de Loire.)

Je respecte les théologiens. Leur analyse est indispensable et, dans son ordre propre, irremplaçable. Je les estime même — pourvu qu’ils n’oublient pas, qu’ils n’oublient jamais que d’autres qu’eux sont capables de dessiner, dans des rêveries d’école buissonnière, un peu de ce « Christ que personne ne portraiture ».

Je respecte les théologiens. Je les estime même. Mais mon histoire est secrètement vivifiée par le Christ des poètes et des enfants.

Par Gaël
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Mardi 29 mai 2007

En général, je ne vis pas la Pentecôte comme un événe­ment spirituel considérable. Au même titre que l’Ascension (même si celle-ci n’a pas la même portée théologique), elle m’apparaît comme un passage obligé dans l’année liturgique, mais ne me touche pas vraiment. Je n’en suis pas fier : je sais que j’ai tort de ne pas chercher à m’imprégner de ce mystère de l’effusion de l’Esprit, car il est fondamental dans l’exis­tence du chrétien. Mais je m’ouvre plus spontanément à Pâques ou à Noël, voire à l’Assomption ou même à la Toussaint, qu’à cette fête qui clôt le temps pascal.

Cette année, pourtant, la célébration dominicale m’est apparue plus nourrissante qu’à l’ordinaire. La messe était sans grande visée esthétique, comme d’habitude dans cette paroisse qui, comme beaucoup, ne se signale pas par ses prouesses liturgiques (elle a heureusement d’autres qualités). La chorale était en voix et les chants avaient été bien choisis, mais pas au point de provoquer une émotion extraordinaire. Pourtant, dès les premiers instants, j’ai senti que cette messe serait pour moi un moment de véritable recueillement.

Après les rites d’ouverture, la liturgie de la Parole. On lit les Actes, on passe l’épître, et l’on arrive à l’évangile. C’est un prêtre âgé qui monte à l’ambon. Natif de la région, il est de passage dans la paroisse — jumelée avec la sienne, en Amérique latine, où il est missionnaire depuis de longues années. Instinctivement, je demeure sur mes gardes. Il a l’air gentil, mais ses manières me déroutent un peu, ce qui éveille en moi un soupçon d’inquiétude — vieux reste de ce temps où je me conduisais en liturge sourcilleux (et si peu chari­table…). Il fait un commentaire après l’Alléluia, se trompe d'évangile. Heureusement, l’extrait qu’il proclame parle tout de même de l’Esprit.

Alors que je m’attendais à ce que, en guise d’homélie, il résume l’action sociale menée dans sa paroisse, il se met à évoquer la Pentecôte. Et voilà qu’il s’anime d’une vigueur imprévue : avec des mots simples et beaux, ceux d’un homme habitué aux pauvres, il nous fait pénétrer dans ce mys­tère. Sans mièvrerie, il nous invite, avec une énergie pleine de douceur et de bonté, à devenir accueillants, prêts à être comblés par Dieu.

En ce jour de Pentecôte, l’Esprit était sur cet homme, comme il était sur nous.

Je ne me lancerai pas dans de grandes envolées mys­tiques. Il m’est sans doute arrivé jadis de ressentir des émotions bouleversantes au cours de célébrations particu­lièrement solennelles, mais, avec le recul, je crois que la part qu’y prenait Dieu était plus réduite que ce que j’imaginais alors. Aujourd’hui, le souffle de l’Esprit n’a plus pour moi la violence de l’ouragan. Il est cette brise tiède et légère qui me donne la certitude d’être accompagné. Dans une vie spiri­tuelle que je vois volontiers comme une aventure, il confirme les chemins que j’emprunte et m’aide à poursuivre la route.

Ces derniers temps, l’aventure a pris pour moi un tour nou­veau. Alors que je me forçais à suivre une route recti­ligne qui n’était pas la mienne, j’ai finalement accepté les sentiers où la carte se perd. Dans cette marche à l’étoile, si neuve pour moi, je me sentais serein — mais j’avais besoin d’être confirmé…

Dimanche, c’est comme s’il m’avait été soufflé au creux de l’oreille que cette voie était juste. Et qu’elle me mènerait là où je dois aller.

Par Gaël
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