La semaine dernière, Lorenzo rappelait la primauté de la conscience dans le domaine moral, et faisait référence à un récent article publié par Henri Weber dans le numéro du 27 mars du quotidien belge La Libre Belgique : « Transgresser une loi est-ce pécher ? »
Des nombreux passages intéressants de ce texte, je me bornerai à citer ces quelques lignes : « On pourrait résumer tout ceci en disant : agir en se moquant de toute loi (civile ou d’Église), ce n’est pas agir moralement. Agir de telle manière pour la seule raison qu’une loi le prescrit, ce n’est pas non plus agir moralement. Agir moralement c’est essayer de connaître la loi concernée, avec ses raisons d’être, et juger ensuite s’il convient de la suivre dans la situation qui est la mienne pour le moment. »
Sans grande surprise, l’auteur estime que la moralité est incompatible avec le refus de tout règlement. Cela ne prête pas vraiment à commentaire, tant cela tombe sous le sens. Il est cependant utile de commencer par là, afin que toute relativisation de l’absolu moral ne paraisse pas justifier une relativité générale, où l’objectivité de la loi serait invariablement mise en défaut par rapport à une subjectivité totale, dans laquelle se dissoudrait toute norme. Sur le plan collectif, une telle subjectivisation serait évidemment incompatible avec la vie en société et la poursuite du bien commun. Mais l’individu n’y gagnerait rien non plus pour lui-même, dans la mesure où la grandeur de la personne humaine et son humanité même tiennent notamment à ce qu’elle tente de dépasser certaines de ses impulsions premières, soit pour les infléchir ou pour y renoncer, soit pour leur donner un sens qui en transcende le caractère aveugle et instinctif.
La suite, par contre, est moins consensuelle, car elle jette une lumière différente sur la question du respect de la loi. Henri Weber ne met pas en cause l’ostentation ou l’orgueil de l’homme vertueux, comme on aurait pu s’y attendre. Plus essentiellement — et plus sévèrement aussi —, il déplace le centre de gravité de la moralité : celle-ci dépend moins de l’acte (même s’il ne peut être évacué, cela va de soi) que du sens que l’on y investit. Celui qui fait le bien sans pharisaïsme excessif (c’est-à-dire, en particulier, sans affectation et sans mépris de l’autre) n’est donc pas assuré d’agir moralement : il faut encore que ses motivations soient bonnes.
Doit-on alors déployer des trésors d’ingéniosité pour trouver du sens à tout prix ? Ce n’est pas ce que propose Weber, qui distingue deux étapes fondamentales. D’abord, « essayer de connaître la loi » et d’en pénétrer les « raisons d’être ». Ensuite, la confronter aux situations concrètes et particulières auxquelles elle est censée s’appliquer, afin de savoir si, en l’espèce, elle doit être suivie ou non.
Cette deuxième étape est libératrice et exigeante. Exigeante, car elle oblige à s’intéresser à la signification de la loi, de même qu’à approfondir le sens des événements de l’existence. Au contraire, le légalisme pointilleux est étonnamment facile : il exige une volonté certaine, mais ne sollicite pas l’intelligence, c’est-à-dire, en l’occurrence, la clairvoyance et la lucidité, parfois bien plus pénibles qu’une volonté aveugle. Libératrice, car elle permet à l’homme d’avancer en vérité et vers la vérité.
Une telle approche de la morale concerne tout être humain, quelles que soient ses convictions. Le chrétien n’en est donc pas exclu, même s’il y ajoute la parole de Dieu et la personne du Christ. C’est de cette double source que découlent les préceptes moraux auxquels il est invité à se conformer, et c’est à cette aune qu’il doit tenter de comprendre sa vie et d’orienter ses choix. Mais il s’agit plus que d’une mesure théorique. En réalité, le point de départ est le message porté par le Christ et incarné par lui, et non promulgué comme un décret — sa loi, Jésus l’écrit sur le sable et dans nos cœurs, plutôt que dans le marbre de tablettes glacées. Le point d’arrivée est également le Christ, dans la relation que nous entretenons avec lui. C’est cette intimité qui peut nous servir de point de repère : il n’est pas possible de se sentir proche du Christ si l’on fait réellement le mal, ce qui implique que le sentiment, profondément ancré, de proximité avec lui indique, presque infailliblement, que l’on ne fait pas fausse route.
Je suis souvent surpris d’entendre si rarement ce discours au sein de l’Église. Bien entendu, on nous rappelle régulièrement l’importance de la personne du Christ, de son amour et de sa miséricorde, mais sans mettre en cause le discours traditionnel sur le péché et l’agir humain. Au contraire, j’ai plutôt l’impression que l’on se resserre aujourd’hui sur une normativité plus forte, et ce dans de nombreux domaines. Sans doute l’Église a-t-elle souffert de certains débordements qui l’ont secouée durant la seconde moitié du siècle dernier, mais je ne crois pas qu’il soit adéquat de répondre aux excès centrifuges par une volonté farouchement centripète. L’Église n’a pas tort de prendre ses distances par rapport à un certain relativisme ambiant, mais doit-elle pour autant confondre une position intellectuelle avec son application littérale, au risque de se couper de ceux auxquels elle s’adresse ?
On nous dira qu’il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, que les discours officiels ne sont pas destinés aux fidèles, mais qu’il appartient à leurs pasteurs les plus proches, les évêques et les prêtres, de les rendre accessibles à leurs ouailles, en tenant compte, autant que possible, des situations particulières. Heureusement, cela se fait parfois, et je crois que beaucoup de curés, par exemple, tentent, avec leurs moyens, de se mettre à la portée de leurs paroissiens afin de leur permettre de rencontrer le Christ. Mais j’ai parfois l’impression que, dans certains milieux en tout cas, on cultive une mentalité de « premier de classe » : bien sûr, dit-on, on sait que l’on n’est pas parfait, on n’hésite pas à le reconnaître, mais enfin, tout de même, on s’occupe du catéchisme, on organise le chapelet hebdomadaire, on est engagé (j’allais écrire « on milite » — et cela n’aurait pas été forcément incongru) dans telle ou telle communauté qui a reçu le label « Espoir de l’Église de demain », et surtout l’on est ferme sur les principes, dans ce monde déboussolé, on ne succombe pas à l’atmosphère délétère, on reste témoin du Christ envers et contre tout
Je ne critique absolument pas l’engagement pour l’Église, loin de là ! Mais je crains que, dans un certain nombre de cas, plus fréquents qu’on ne le croit, le témoin du Christ se transforme un peu trop facilement en statue du Commandeur : certes, on est pécheur, on l’avoue même parfois dans son groupe de partage, mais on est persuadé que ce n’est pas grand-chose face à ce que d’autres font.
En particulier, on n’a rien à se reprocher concernant la chair — ou si peu ! Car c’est là, croit-on, la pierre d’achoppement majeure sur laquelle il faut se garder de buter, toutes les autres ne paraissant que des broutilles face à elle. Ce n’est pas l’enseignement de l’Église qui le dit, bien entendu, mais il me semble que c’est la façon dont la morale proposée aux chrétiens (aux catholiques en tout cas) est trop souvent reçue. Or, une telle focalisation sur la sexualité est problématique dans la mesure où ceux qui y participent lui donnent rarement un sens profond. On entendra parfois parler de beauté de l’amour humain, mais on approfondira rarement sa signification, ce qu’elle implique dans la vie quotidienne et ce qu’elle engage dans la relation au Christ (ce n’est pas toujours le cas, heureusement — je connais des personnes, des couples notamment, qui vivent cet amour avec une profondeur évidente, et qui par là portent témoignage bien plus que par des préceptes ânnonés). On court alors le risque de confondre juridisme et accueil actif d’une loi vivante, amour de Dieu et refoulement. En effet, en matière de sexe plus que dans d’autres domaines, le spirituel est forcément mêlé d’affectivité, avec son cortège de motivations psychologiques. On appelle ainsi droiture ce qui n’est parfois que névrose, et l’on croit gagner le Ciel en cultivant ce qui nous enferme ici-bas.
La notion de pureté est ainsi très difficile à manier. On la traite souvent comme un bien à préserver, à l’instar de ces bibelots que l’on place sous des globes de verre afin de les protéger. Mais si le mythe du paradis originel a sans doute un sens dans son ordre propre, il peut devenir nuisible si la vie tout entière s’échafaude sur lui, car elle paraît alors détruire une perfection qui aurait existé. Au contraire, l’idée selon laquelle la pureté serait un trésor vers lequel on chemine me semble plus nourrissante — et peut-être plus propice à la sanctification. Car la vie devient grâce à elle une construction, une configuration (c’est-à-dire un processus) à l’image du Christ. Situer la pureté derrière soi — dans un passé mythique que, par un mouvement imaginaire tout à fait compréhensible, on tend à identifier à sa propre enfance, et même à l’enfance de cette enfance —, incite à retenir, tandis que la placer dans un avenir à atteindre pousse à donner, car l’on ne construit pas sans sortir de soi et sans se dépenser.
Aussi la pureté authentique ne réside-t-elle pas toujours là où l’on a coutume de la placer, et certains parcours apparemment cahotiques sont parfois loin d’être chaotiques : ils témoignent non seulement d’une quête d’absolu, mais aussi d’une pureté en train de se forger, en dépit — ou peut-être en raison — des tours et des détours effectués. Certains connaîtront un chemin linéaire, d’autres sortiront des sentiers battus ; l’important est que les actes posés acquièrent un sens dans un développement qui mène à une humanité plus vraie. Le chrétien est évidemment invité à suivre les traces du Christ, mais non à en devenir un clone : il me semble que c’est par une recherche conjointe du Christ et de soi-même que l’on peut authentiquement se réformer. Il ne s’agit donc ni de se fuir (même si l’on est amené à s’oublier soi-même dans certains cas) ni de renoncer à Dieu, mais d’inventer la voie qui permette de trouver l’homme en cherchant Dieu, et réciproquement.
Il faudrait encore évoquer des cas précis qui illustreraient ces quelques réflexions. L’un ou l’autre me viennent à l’esprit, mais il ne serait sans doute pas opportun d’alourdir ce texte déjà trop long. J’y reviendrai sans doute plus tard. En attendant, on peut souhaiter que, en cette fin de carême, chacun ait la force et la lucidité d’envisager en toute conscience son chemin de conversion, afin que celui-ci ne lui soit pas imposée de l’extérieur, mais qu’il corresponde à une véritable nécessité intérieure. Assumer conjointement la loi morale objective et les situations spécifiques dans lesquelles on se trouve : c’est de cette confrontation, douloureuse parfois, mais toujours fructueuse, que peut naître une humanité authentique, en quête éperdue de sens et de vie, de cette vie jaillissante qu’est venue porter le Christ jusque sur la croix, et vers laquelle nous sommes appelés à tendre sans relâche, fût-ce en bousculant certains conformismes et en empruntant des chemins de traverse.
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