Jeudi 26 mars 2009
Sur son blog Psychothérapeute (qui, en fait, n’a pas grand-chose à voir avec un blog de psychologie), Philippe aborde la question de la soumission à l’autorité à partir d’une anecdote récente. Je ne vous la résume pas, vous pourrez la lire ici. Ce qui m’intéresse, c’est l’une de ses conclusions : « Le port de l'uniforme ou d’un titre conféré par l'état aboli[t] souvent toute humanité. L’individu se retranche derrière sa fonction et devient souvent très con. »

Je pensais la même chose cet hiver, lorsque j’attendais, à côté de ma voiture, le verdict de l’agent du contrôle technique. Sans doute étais-je d’autant plus embarrassé que je me trouvais démuni : je suis aussi compétent en mécanique automobile qu’en finnois de Carélie — celui-ci m’intéressant d’ailleurs nettement plus que celle-là. Pendant que l’homme en salopette inspectait le bas de caisse à la recherche de je ne sais quoi, je réfléchissais à cette situation objectivement déséquilibrée : j’étais dominé, il était dominant, tant par son savoir et son savoir-faire que par le pouvoir qui lui était dévolu. Et je me disais que toutes les compétences du monde ne préjugeaient en rien de sa capacité à gérer ce pouvoir, dont il aurait pu abuser dans une certaine mesure, si telle avait été sa volonté.

Bien sûr, cette réflexion n’était pas tout à fait innocente. En prenant comme objet d’observation celui qui était censé me juger (ou plutôt évaluer ma voiture — mais, dans ce contexte, c’était tout un, du moins je le croyais), je renversais secrètement le rapport de domination qui me gênait (processus inconscient, que j’analyse ainsi avec un peu de recul, mais qui ne m’apparaissait pas comme tel à ce moment-là). Il n’empêche que, malgré le ressentiment anticipatif qui l’inspirait, cette pensée n’était sans doute pas entièrement faussée.

Il en va de l’agent du contrôle technique comme de tous ceux qui, à tous les niveaux et dans tous les domaines, sont officiellement détenteurs d’une parcelle de pouvoir : policiers, coachs, pompiers, metteurs en scène, contrôleurs de bus, gardiens de zoo, psychologues, dames patronnesses, agents de sécurité, enseignants, huissiers, maîtres d'hôtel, chefs scouts, magistrats, commissaires-priseurs, prêtres, secrétaires de direction, militaires, hommes politiques, konzertmeisters, médecins… Dès lors que cette parcelle leur est conférée par une autorité légitime, sont-ils assez sages pour en user avec intelligence et humanité ?

Comme l’être humain est humain — et que, comme tel, il l’est parfois un peu trop — ou trop peu, c’est selon —, il vaudrait mieux ne pas compter en principe sur sa probité foncière et vérifier son aptitude à exercer ses prérogatives avec un minimum de discernement : se préoccuper de ses représentations du pouvoir, de ses frustrations cachées, de ses désirs de revanche ou de ses rigidités — bref, de tout ce qui se dissimule parfois sous les dehors vertueux de la Justice, de la Droiture et de la Légalité. Tâche d’autant plus malaisée que ceux qui seraient chargés de jauger les candidats à telle ou telle fonction seraient eux-mêmes, inévitablement, concernés par la question de l’autorité. Mais enfin, cela permettrait d’éviter que certains porteurs de titres, de badges ou d’uniformes ne se prennent pour Conan le Barbare (quand ce n’est pas Konnar le Barbant).

Tenez, il n’y a pas si longtemps, je devais passer la frontière. À l’approche de l’ancien poste de douane, je ralentis, trop peu sans doute — mais pourquoi rouler au pas, alors que je reste dans l’espace Schengen et qu’en principe les contrôles n’ont plus lieu d’être à cet endroit-là ? Quelques policiers s’y trouvent et l’un d’eux, fier comme Artaban, me fait signe de ralentir. Je m’arrête à sa hauteur et baisse ma vitre. « Il faudrait rouler moins vite, me dit-il en me fixant de l’œil noir du conseiller principal d’éducation à qui l’on amènerait un cancre pris en train de graffiter.
— Oui, vous avez raison, dis-je d’un air docile (si j’avais pu, j’aurais même rabattu les oreilles).
— C’est limité à 10 kilomètres à l’heure » ajoute-t-il, d’un air de matamore sûr de son bon droit.
Bien sûr, il était dans son bon droit et pas moi. Objectivement, cela ne fait aucun doute. Mais enfin, suis-je le seul à trouver sa remarque un peu ridicule ? Car pour faire du 10 kilomètres à l’heure, à part descendre de la voiture et la pousser moi-même, je ne vois vraiment pas…

Une autre histoire, arrivée à mon frère, celle-là. Il devait traverser une rue assez étroite. Le feu était rouge pour les piétons, mais la voie, absolument rectiligne, était dégagée sur plusieurs centaines de mètres. Mon frère traverse donc sans crainte. Bien entendu, s’il avait été Allemand, Japonais ou Norvégien, il aurait certainement attendu, même de longues minutes, que le feu passe au vert. Mais lui, quoique bien élevé, propre sur lui et futur enseignant, s’engage tout de même. À ce moment, un coup de sifflet (en principe, je devrais écrire « strident », ce serait stéréotypiquement bienvenu, mais après ma sortie sur les Allemands, les Japonais et les Norvégiens, mon quota de stéréotypes conscients ayant été atteint, je m’abstiendrai) retentit à ses oreilles (ici, c’est un stéréotype non conscient, donc je peux !). Lui, ne pensant pas être concerné par cet avertissement, continue de traverser, quand deux pandores l’interpellent :  « Eh ! Tu n’as pas vu le feu ?
— C’est à moi que vous parlez ? [Là, déjà, ça se présente mal.]
— Tu n’as pas vu que le feu était rouge ?
— D’abord, vous n’avez pas à me tutoyer. [On continue sur le même mode…] Et puis, la rue est vraiment déserte…
— Déserte ou pas, c’est rouge !
— Écoutez, franchement, avec tous les problèmes qu’il y a pour l’instant, vous avez quand même d’autres choses à faire que de pourchasser les gens qui traversent au rouge quand il ne vient personne… [Là, s’il s’en sort, c’est qu’il est vraiment très fort.]
— Vous voulez que je vous dresse un procès-verbal pour outrage ? [Ben tiens, on le sentait venir, celui-là !] » 
Et mon frère de répondre, calmement : « Si vous voulez. Je vous accompagne auprès de votre chef et on va en discuter avec lui. » 
Et il s’en est tiré. Comme Daniel dans la fosse aux lions. (Quoi, j’exagère ?…)

Sans doute a-t-il eu de la chance ; en outre, il aurait dû certainement se montrer plus diplomate. D’ailleurs, d’une façon générale (et là, je ne parle plus de mon frère), si les détenteurs de pouvoirs, petits ou grands, doivent apprendre à les gérer correctement, ceux qui bénéficient (parfois indirectement) de leur services doivent eux aussi questionner leurs propres représentations du pouvoir, leurs frustrations cachées, leurs désirs de revanche ou leurs rigidités. Il y aurait en effet beaucoup à dire sur les rebelles systématiques, les révoltés perpétuels et les provocateurs impénitents (de même que sur une opposition de principe à toute forme d’autorité un peu visible)…

Alors, suffit-il de renvoyer les uns et les autres dos à dos, « balle au centre » (version Thierry Roland) ou « tout le monde a gagné » (version Jacques Martin) ? Pas vraiment : il faudrait encore, évidemment, interroger les conditionnements culturels, sociaux et politiques qui encouragent les uns à se faire soumis ou rebelles, les autres à agir en personnes sensées ou en croquemitaines bornés.

Quoi qu’il en soit, il faut admettre que de nombreux détenteurs d’autorité sont au-dessus de tout reproche. D’ailleurs, ma voiture est passée sans problème au contrôle technique. Si ce n’est pas une preuve, ça !…
Par Gaël - Publié dans : Au coin de la rue
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Commentaires

Pfff .... Tu pourrais quand même justifier ton texte ! Ca fait un peu désordre, quoi !
 
Commentaire n°1 posté par Mathieu le 27/03/2009 à 06h29
Je ne l'avais pas remarqué… Quel laisser-aller, quand même ! C'est corrigé, maintenant.
Réponse de Gaël le 04/04/2009 à 15h18

Quel plaisir de vous lire à nouveau, Gaël, vous qui avez osé, naguère, nous prendre à  témoins d'un des grands choix de votre existence où le hasard autant que votre sensibilité menait un jeu passionnel et passionnant (pair, impair, je passe) et qui n'a eu, bravo ! que des gagnants. Aujourd'hui vous vous penchez sur les petits faits de la vie quotidienne, avec amitié, pour en saisir le sens. Je remercie vraiment les vents du sud qui vous amènent, hirondelle au vol réfléchi !

 

Comme vous, j'ai une méfiance spontanée devant l'autorité. Vous me lisez assez continûment pour vous en être aperçu. C'est moins vertu acquise que tempérament rebelle. Dès qu'un pouvoir s'affirme, me voilà aussi qui lui demande ses titres, qui le surveille, et qui proteste, dès qu'il outrepasse  ses limites. Je suis donc votre allié dans votre contestation.  Pas au point de suivre, pourtant, votre ami Philippe dans l'exemple qu'il illustre, ni même vous dans les deux autres que vous prenez à sa suite. Est-ce que l'uniforme est vraiment haïssable, corrupteur ? J'observe d'abord qu'il y en a deux sortes, car bien des uniformes établissent surtout une esthétique sociale, un théâtre, une "liturgie", finalement. Mais ne gardons que ceux qui garantissent un rôle. Eh bien, ils ne sont utiles qu'aux petits, aux "sans AUTRE grade" que celui  que cet uniforme indique. Avec les vrais chefs, on peut parler, argumenter. On ne "discute pas", avec un petit flic, vous le savez. Non pas qu'il ne le veuille pas, mais il ne le peut pas. Il n'en est pas  capable - avec un peu d'adresse cauteleuse, on le désarme si facilement…  Ce petit fonctionnaire, on en appelle à ses supérieurs, comme a fait votre frère selon votre récit, lesquels supérieurs possèdent, eux, un vrai "langage" avec la logique ouverte, polymorphe qu'il contient. Personnellement, j'ai très tôt été sensible à l'humiliation  infligée naturellement à ceux qui ne savent pas s'exprimer, qui ne trouvent de salut que dans leur entêtement, prisonniers qu'is sont de leur armure. Ils restent "dans le livre, dans le  code, dans le règlement, dans le texte, dans le cours, dans la Loi". Voire "Ce que j'ai dit, c'est dit".Ce qu'il nous faut contester, à nous qui "travaillons dans l'intelligence", (n'est-ce pas), ce sont les vrais Maîtres. Ceux qui tirent toutes les ficelles. Qui font les lois, les interprètent, les abrogent selon leurs intérêts. Ceux qui, pour les faire observer, nomment  des subordonnés qui, comme des fourmis dans la ruche, ne s'emploient qu'à servir la Reine.

 

Quant à l'ouvrier du contrôle technique, il ne fait qu'appliquer des tests imposés par d'autres, lire et transcrire les résultats chiffrés que donnent les instruments… Comme un médecin qui lit une radiographie. Est-ce un pouvoir à contester ? Le pouvoir du professeur qui met une note après un oral invérifiable est autrement lourd.

Commentaire n°2 posté par Ephrem le 29/03/2009 à 13h55
C'est un réel plaisir de vous retrouver ici, Ephrem !

Vous avez raison de nuancer mes propos. L'uniforme n'est bien sûr pas haïssable en soi, loin de là. Ce que je réprouve, c'est un certain usage non de l'uniforme en tant que tel, mais du pouvoir. Sans doute certains sont-ils moins outillés que d'autres pour l'exercer avec la mesure qui convient. Mais il faut alors que leurs supérieurs les forment suffisamment pour qu'ils apprennent à le gérer. Reste à savoir si ces supérieurs sont eux-mêmes tout à fait au clair par rapport à ce pouvoir, ce qui est évidemment une question cruciale. (Mais je dois reconnaître que je n'aurais pas tendance à absoudre d'emblée les "petits" : ils ont le droit d'être petits, mais ne peuvent pas alors prétendre à n'importe quelle fonction. De la même manière, si je ne suis pas doué en mécanique, personne ne peut me le reprocher, mais rien ne m'oblige à devenir garagiste — et le bon sens voudrait d'ailleurs que je ne le devienne pas.)

Quant au pouvoir du professeur, je vous rejoins tout à fait. Dans ce cas (comme dans d'autres), le danger ne réside pas seulement dans la griserie du pouvoir, mais aussi dans la routine et dans la désensibilisation qu'elle entraîne. Cela dit, si chaque enseignant doit inlassablement s'efforcer d'être juste, cette justice devrait trouver sa contrepartie dans la confiance que l'institution lui accorde, ce qui, avec la multiplication des recours (dont quelques-uns sont justifiés, mais combien d'autres abusifs !), est hélas de moins en moins le cas…
Réponse de Gaël le 04/04/2009 à 16h02
Jetez un coup d'oeil s'il vous plaît sur http://homodusilence.blogspot.com
Merci

Commentaire n°3 posté par homodusilence le 29/03/2009 à 20h03
Dis donc, il en a du cran ton frère! Moi, en pareille situation, je serais plutôt du genre cocker aux yeux doux. En tout cas, l'expérience de ton frère montre que ce n'est pas tellement le port de l'uniforme conféré par l'Etat qui abolit toute humanité (puisque le policier a fini par céder et puisqu'il existe, comme tu le montres, des agents qui n'abusent pas de leur pouvoir), mais plutôt la tendance qu'ont certains individus à reconnaître cet uniforme comme absolu et accepter tout ce qu'il charrie parfois d'arbitraire.
PS : Ian Parker a révélé, après avoir recueilli les témoignages des sujets de la fameuse expérience de Milgram, que celle-ci était en fait complètement biaisée et que la personne qui recevait des décharges électriques mimait en fait la douleur pour faire plaisir à l'expérimentateur qui, dans une situation aussi inquiétante, restait beaucoup trop serein.
Commentaire n°4 posté par JM le 03/04/2009 à 15h10
Effectivement, la soumission absolue et aveugle (très différente de la juste obéissance) à l'autorité est une donnée importante du problème.
Réponse de Gaël le 04/04/2009 à 16h15

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