Depuis quelques jours, ma lecture de chevet est un livre de Julien Gracq, En lisant, en écrivant, paru en 1980 chez José Corti (l’éditeur attitré de cet auteur). J’en feuillette quelques pages avant de m’endormir, et y découvre parfois de belles choses.
Celle-ci, par exemple : « Même dans la prose, il faut que le son sache tenir tête au sens. On n’est pas écrivain sans avoir le sentiment que le son, dans le mot, vient lester le sens, et que le poids dont il est ainsi doté peut l’entraîner légitimement, à l’occasion, dans de singulières excursions centrifuges. »
On retrouve bien là le géographe-écrivain, qui observe avec précision et nuance les lieux qu’il traverse, moins pour les disséquer et les comprendre rationnellement, que pour les goûter afin d’en augmenter son plaisir. Géographe, Gracq ne joue pas au géomètre : il procède plutôt à la manière d’un gastronome, certes soucieux de connaître les caractéristiques de son assiette, mais pressé surtout de se laisse enivrer par les effluves et les saveurs que ses minutieuses investigations lui auront permis de reconnaître. Son écriture suit tout naturellement ce chemin, et ne se fait précise que dans la perspective d’enrichir, par les détails ainsi découverts, une impression d’ensemble.
Si l’un des buts de Gracq est d’établir une certaine qualité d’impression, il est normal que le son passe pour lui avant le sens. En cela, il se montre d’ailleurs en phase avec le matériau langagier &mdash avec lequel tout écrivain devrait entretenir une secrète connivence —, car celui-ci ne peut renier son identité acoustique. Ce faisant, il rappelle que l’esthétique est essentielle à la littérature, et qu’elle ne peut faire l’impasse sur une musicalité à laquelle participent le choix des mots et le rythme des phrases. En même temps, il montre que l’écrivain se comporte parfois en promeneur vagabond, plus soucieux de s’abandonner aux émotions que suscitent les rencontres que d’aboutir rapidement au terme de son parcours.


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