Que vous dire, sinon que le balcon était près du tison ?
Que vous dire, sinon que le bonheur n’est pas l’euphorie, ni l’amour la fusion ?
Que vous dire, sinon que l’autre n’est pas qu’un concept — et que c’est mieux ainsi ?
Que vous dire, sinon que vos commentaires m’ont fait plaisir, même si je n’y ai pas répondu ?
Que vous dire, sinon que j’écrirai encore, mais pas aujourd’hui ?
Que vous dire, sinon qu’il est bon de ne rien dire parfois ?
Le matin, j’étais déjà fébrile. À midi, le temps me semblait long. Vers cinq heures, je plongeais dans mon bain. Puis j’attendais les premiers invités ou m’apprêtais à partir. L’atmosphère se teintait d’une tonalité singulière. Ce soir-là ne ressemblerait à aucun autre : c’était Noël ! La famille arrivait. Oncles, tantes, cousins. Les uns très proches, d’autres moins. Autant de couleurs, de sourires, d’odeurs. Jeux improvisés, saynètes impromptues, cadeaux échangés… Durant quelques heures, la vie serait plus intense.
Il y a une dizaine d’années, ma famille a préféré des formules plus intimes, qui se sont répétées jusqu’à aujourd’hui. Ou plutôt jusqu’à hier. Car, cette année, il n’y a pas de formule du tout. Mon frère fête Noël chez sa copine, et nous nous retrouvons à trois chez mes parents. Juste eux et moi, pour une soirée semblable aux autres. On attendra la messe de minuit, chacun de son côté. Ma mère sur internet. Mon père à la télé. Moi un œil sur un Père Noël est une ordure souvent revu (mais drôle quand même), l’autre sur ce texte que je suis en train de rédiger. Après la messe, heureusement, nous irons prendre la bûche chez une amie. Demain, mon frère et sa copine seront là pour fêter enfin, en compagnie de deux amis de la famille, ce Noël qui se sera fait tirer l’oreille.
Cela dit, fête ou pas, peu importe finalement. Cette année, je me moque bien des guirlandes et des bougies, des hautbois et des musettes, du champagne et des cadeaux. Pas grand-chose ne compte ce soir. Sinon Jonas. Et les quatre-vingt-cinq kilomètres qui m’éloignent de lui, quand le reste nous sépare de moins en moins.
Ces dernières semaines ont été denses. Je les ai vécues au jour le jour, le nez dans le guidon. Fatigué, angoissé et découragé parfois, mais si heureux pourtant. Les mots me manquent de plus en plus pour exprimer tout cela. Je pourrais raconter en détail les événements, décrire précisément les sentiments — mais à quoi bon, si ces phrases demeurent à la surface des choses, alors que l’essentiel est ailleurs ? Restent les bribes, les images, les silences pleins de ce qui ne se dit qu’à demi-mots — mais se vit dans une plénitude qui excède la satiété. Quelques-uns heureusement les saisissent au plus près de ce qu’ils tentent de signifier — Clémence et Romain, en particulier, qui comprennent ce que je ne dis pas et me donnent ainsi un peu de la force dont j’ai besoin pour avancer.
Ce que nous vivons Jonas et moi a germé lentement, au fil des mois, pour grandir un peu plus vite ces derniers temps. Nous nous sommes lus, entendus ou vus tous les jours de la semaine dernière. Nous avons passé jeudi une soirée magnifique, durant laquelle Jonas s’est dit avec une sincérité et une confiance bouleversantes. Tout va bien donc. Mais la façon dont j’intériorise certains faits m’empêche d’être pleinement heureux. Tout à l’heure, par exemple, je l’ai appelé. Il m’a appris qu’il fêtait Noël avec ses parents et ses petits frères. « Et avec ta grand-mère ? » Et avec sa grand-mère. « Et c’est tout ? » Non, ce n’est pas tout : son copain sera là aussi. Cette nouvelle n’est peut-être pas vraiment inquiétante (d’autant plus qu’il l’a annoncée d’un air laconique), mais je ne parviens pas à la prendre avec sérénité. Qu’est-ce que cela veut dire ? — pourra-t-il un jour choisir ? — que vivrons-nous demain ?… Ce sont ces questions-là qui se réveillent douloureusement durant cette soirée trop calme et trop morne — trop vide d’être sans lui.
Tant de signes pourtant devraient me rassurer. Vendredi, une heure après que nous nous sommes quittés, il m’envoie un message pour me remercier de la semaine que nous avons partagée. Hier soir, un autre pour me dire que je lui manque. Ce matin, un autre encore, dans lequel il m’écrit qu’il pense à moi. Et tout à l’heure, au téléphone, cette petite anecdote malicieuse : « Je suis allé acheter mes derniers cadeaux aujourd’hui. Il m’en manquait deux. Un silence. Le tien te plaira, je crois… »
Que demander de plus ? Je devrais être rassuré et cependant je reste inquiet, toujours tenté d’envisager le pire. Mais, après une discussion durant laquelle, il y a dix jours, je lui ai dit que nous n’étions pas seulement amis, que ce que nous vivions était très différent, que ce que nous avions déjà construit était plus fort que ce que connaissent bien des couples officiels — après une telle discussion donc, puis-je croire que ces signes ne sont pas réellement encourageants ?…
Il y a une heure, alors que je terminais ce texte et que Jonas était en plein réveillon, j’ai reçu un nouveau message, si affectueux qu’il m’a mis les larmes aux yeux.
Le père Noël n’est sans doute pas (qu’)une ordure, au fond…
Et Pâques se passera peut-être au balcon.
Manuscrit Suzanne van Soldt. Danses, chansons & psaumes des Flandres, 1599, Les Witches, 2008.
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