« Le temps a passé si vite, j’espère que nous pourrons remettre cela très prochainement ! »
Cela, c’est un extrait d’un mail de Jonas, qui me remercie pour notre discussion d’il y a quelques jours.
La vie est belle (quand même).
« Le temps a passé si vite, j’espère que nous pourrons remettre cela très prochainement ! »
Cela, c’est un extrait d’un mail de Jonas, qui me remercie pour notre discussion d’il y a quelques jours.
La vie est belle (quand même).
Ses cheveux blonds, un peu fous, lui reviennent sur le front. Pas assez, heureusement, pour cacher ses yeux bleus. Il a un beau sourire, une voix mélodieuse. Nous prenons place à une terrasse du centre-ville. Nous parlons de son travail d’été, de ses cours. Puis de littérature. Beaucoup. Roman, poésie, théâtre. Zola, Rimbaud, Fassbinder. Critique littéraire. Genette, Todorov, Compagnon. Un peu de philosophie, aussi. Hegel, Nietzsche, Ricœur. À vingt ans, Jonas a beaucoup lu. Beaucoup compris, aussi. Ses commentaires sont d’une intelligence rare chez un garçon de cet âge.
Il y a quelques mois, je n’aurais jamais cru discuter ainsi avec lui. Il avait été mon étudiant. Mais, surtout, il avait été mêlé à une affaire qui, à l’époque, m’avait beaucoup affecté. Cette histoire s’était finalement résolue d’elle-même, sans aucun dommage pour moi. Le garçon qui — plus que moi — était visé par la rumeur s’était expliqué avec Jonas. Il m’avait montré le courrier que celui-ci lui avait envoyé. Pour lui, Jonas méritait son mépris. Moi, je percevais dans sa lettre une droiture et une clarté qui me touchaient déjà. Mais je ne pouvais m’empêcher de ressentir un malaise lorsque je le croisais.
À la fin du mois de mai, je m’étais trouvé face à lui. J’avais poursuivi ma route, en regrettant ensuite de ne pas l’avoir abordé. J’aurais dû lui parler. J’ignorais pourquoi, mais je le sentais, comme une évidence intérieure à laquelle je ne pouvais renoncer. Si le hasard — appelons-le ainsi — faisait que je le croise de nouveau, il faudrait que je lui demande de m’expliquer son rôle dans la mésaventure à laquelle il avait été lié.
Le dernier jour de l’année, je passe à la bibliothèque afin d’emprunter quelques livres. Deux personnes seulement se trouvent à cet étage, juste à côté du rayon que je dois visiter. Jonas et l’un de ses amis. Le hasard a décidé. Une hésitation. J’y vais tout de même. Jonas met un peu de temps à se rappeler de l’histoire. À l’époque, lui non plus n’a pas compris. C’est son copain d’alors — un peu manipulateur, semble-t-il — qui avait manigancé l’affaire, sans que lui n’en saisisse les ressorts. Son visage ne ment pas. Comment mettrais-je sa parole en doute ?
Je le quitte. Satisfait de cette explication franche et sincère. Un peu déçu, aussi, de n’avoir pas trouvé les mots justes. Un instant, je me dis que, peut-être, il m’enverra un message. Je ne sais pas pourquoi. C’est une idée absurde, après tout.
Au début du mois de juillet, de retour de congrès, je trouve un mail de Jonas. Il me dit qu’il a été agréablement surpris par ma démarche, et me demande de l’excuser pour le souci qu’il m’a causé jadis malgré lui. Il ajoute quelques mots gentils concernant mon travail, surtout à propos d’un de mes articles qui lui a beaucoup plu.
Ce garçon est quelqu’un de bien. Il est franc et honnête. Il aime la littérature. Il est charmant. (Gay, aussi.) Pourquoi ne pas rester en contact avec lui ?
Je réponds à son mail, en glissant discrètement que je regrette de n’avoir pas parlé plus longuement avec lui, mais que nous en aurons peut-être l’occasion un jour.
Réponse de Jonas. Il serait très heureux de discuter avec moi. Pourquoi pas fin août ?
Va pour la fin du mois d’août.
Nous avons parlé près de trois heures. Il y avait encore bien des choses à dire, mais Jonas devait partir pour un autre rendez-vous.
« Je suis très heureux de cette discussion, Jonas.
— Moi aussi, vraiment.
— Je serai ravi de remettre cela, si tu es partant.
— Avec plaisir. Après mon retour de vacances… »
En retournant à ma voiture, je me suis demandé ce que je ressentais pour ce garçon. De la sympathie, au moins. Pour son intelligence et sa culture, mais aussi pour la simplicité, l’enthousiasme et la gentillesse qui émanent de lui.
Que serons-nous demain ?
Amis, peut-être.
Plus ? Je n’ose l’espérer — cela me ferait trop de mal — pour rien, sans doute — pour rien, hélas !
Mais peut-on éviter le risque de la souffrance, si l’on veut aimer — et être aimé — un jour ?
La nuit s’est passée curieusement. À trois heures, je ne dormais plus. J’ai quitté ma chambre pour m’installer au jardin. L’humidité me faisait frissonner. Mais l’air vif me rendait à la vie. Le ciel d’août était piqueté d’étoiles. Auprès delles, je gagnais un peu de sérénité. Soudain, un grand nuage vint les éteindre une à une. Je suis rentré et me suis assoupi d’un mauvais sommeil parsemé de cauchemars.
Vous avouerai-je qu’aujourd’hui j’ai envie de pleurer ?
« Reste, sil te plaît. Reste.
Il a prononcé ce dernier mot si faiblement qu’il a approché sa bouche de mon visage pour me le dire.
Je n’ai pas osé le regarder mais j’ai senti ses grands cils se baisser sur mes yeux.
Sa main serrait un peu plus mon bras.
Sa bouche était chaude et il ne tremblait pas. »
(Jérôme Lambert, Tous les garçons et les filles.)
Manuscrit Suzanne van Soldt. Danses, chansons & psaumes des Flandres, 1599, Les Witches, 2008.
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