Depuis plusieurs jours, je pense au commentaire laissé lundi par Florent. « Fermez les yeux pour bien ressentir ce qui se passe. » Il a raison. Il faut fermer les yeux. Arrêter de scruter, d’analyser, de ruminer les gestes et les mots, de planifier, de projeter. De ratiociner — ratio, ciner — à force de réfléchir, se faire un mauvais film, où les idées jouent entre elles — envahissent le passé, défigurent l’avenir, épuisent le présent.
Hier après-midi, en ville, je suis passé dans une librairie. Tenté par l’édition de poche des deux volumes que les Cahiers de l’Herne ont consacrés à Paul Ricœur, j’ai reporté cela à plus tard (bientôt). Je suis finalement ressorti avec un seul livre, trouvé par hasard : Itinéraire spirituel de Jean Sulivan. J’ai été surpris en particulier par ses dernières lignes, qui font écho au commentaire de Florent.
« Étranglez la phrase où vous alliez comparer le présent au passé, craindre pour l’avenir. Bondissez sur l’instant, le passé et le futur sont dedans, il porte en lui sa charge déternel. Cessez de vous acculer, pour cela que la mort empoisonne la vie. L’espoir déçu, le cœur brisé, elle m’a blessé à mort, il m’a détruit, quelle, quelle vanité ! Le bonheur n’est pas dans le bonheur. Il est dans l’incessante marche. Allons sortez, vivez tant que vous êtes vivants, faites quelque chose, un coup de folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de dîner faites tranquillement la vaisselle. » (Jean Sulivan, Itinéraire spirituel.)
On laissera la vaisselle de côté. Pour l’heure, il est temps d’être vivant. De boire un café avec Roxane ce matin, de déjeuner avec Romain et Julie ce midi. De voir Jonas demain et de savourer les heures qui nous seront données… D’être totalement présent à ce qui doit être vécu.
Oh, ce n’est pas simple, évidemment ! Quand je serai avec lui, je m’inquiéterai déjà : quand le reverrai-je ? où cela mène-t-il ? Je suis ainsi fait : j’ai beau essayer de m’abandonner, j’y parviens rarement tout à fait (sauf, peut-être, lorsque je me laisse porter par l’enthousiasme, ou qu’un charme ineffable vient iriser l’instant). Il est si difficile de ne pas prévoir …
Mais quoi ! « Le vent se lève ! il faut tenter de vivre ! » (Paul Valéry, Le Cimetière marin.)
Quant à demain, n’y voir qu’un avenir, un advenir donc, qui n’arrête pas d’arriver — ici, maintenant — si l’on est prêt à l’accueillir. C’est peut-être cela, la « readiness » de Hamlet : ni la promptitude, ni la préparation trop arrêtée, mais l’ouverture à ce qui doit venir. À ce qui vient déjà et qui n’est jamais rien, même s’il n’est pas grand-chose car « Rien ne peut venir de rien » mais (presque) tout, sans doute, d’un presque-rien.


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