Dimanche 21 octobre 2007

Depuis plusieurs jours, je pense au commentaire laissé lundi par Florent. « Fermez les yeux pour bien ressentir ce qui se passe. » Il a raison. Il faut fermer les yeux. Arrêter de scruter, d’’analyser, de ruminer les gestes et les mots, de pla­nifier, de projeter. De ratiociner —— ratio, ciner —— à force de réfléchir, se faire un mauvais film, où les idées jouent entre elles —— envahissent le passé, défigurent l’’avenir, épuisent le présent.

Hier après-midi, en ville, je suis passé dans une librairie. Tenté par l’’édition de poche des deux volumes que les Cahiers de l’’Herne ont consacrés à Paul Ricœœur, j’’ai reporté cela à plus tard (bientôt). Je suis finalement ressorti avec un seul livre, trouvé par hasard : Itinéraire spirituel de Jean Sulivan. J’’ai été surpris en particulier par ses dernières lignes, qui font écho au commentaire de Florent.

« Étranglez la phrase où vous alliez comparer le présent au passé, craindre pour l’’avenir. Bondissez sur l’’instant, le passé et le futur sont dedans, il porte en lui sa charge d’éternel. Ces­sez de vous acculer, pour cela que la mort empoisonne la vie. L’’espoir déçu, le cœœur brisé, elle m’’a blessé à mort, il m’’a détruit, quelle, quelle vanité ! Le bonheur n’’est pas dans le bon­heur. Il est dans l’’incessante marche. Allons sortez, vivez tant que vous êtes vivants, faites quelque chose, un coup de folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de dîner faites tranquillement la vaisselle. » (Jean Sulivan, Itinéraire spirituel.)

On laissera la vaisselle de côté. Pour l’’heure, il est temps d’’être vivant. De boire un café avec Roxane ce matin, de déjeuner avec Romain et Julie ce midi. De voir Jonas demain et de savourer les heures qui nous seront données…… D’’être totalement présent à ce qui doit être vécu.

Oh, ce n’’est pas simple, évidemment ! Quand je serai avec lui, je m’’inquiéterai déjà : quand le reverrai-je ? où cela mène-t-il ?… Je suis ainsi fait : j’’ai beau essayer de m’’abandonner, j’’y parviens rarement tout à fait (sauf, peut-être, lorsque je me laisse porter par l’’enthousiasme, ou qu’’un charme ineffable vient iriser l’’instant). Il est si difficile de ne pas prévoir……

Mais quoi ! « Le vent se lève !… il faut tenter de vivre ! » (Paul Valéry, Le Cimetière marin.)

Quant à demain, n’’y voir qu’’un avenir, un advenir donc, qui n’’arrête pas d’’arriver —— ici, maintenant —— si l’’on est prêt à l’’accueillir. C’’est peut-être cela, la « readiness » de Hamlet : ni la promptitude, ni la préparation trop arrêtée, mais l’’ouverture à ce qui doit venir. À ce qui vient déjà — et qui n’’est jamais rien, même s’’il n’’est pas grand-chose — car « Rien ne peut venir de rien » — mais (presque) tout, sans doute, d’’un presque-rien.

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Mercredi 17 octobre 2007

À l’’heure où j’’écris cette notule, une lumière légère, dou­cement mélancolique, tombe par la fenêtre du salon. Elle est un peu trop tendre, un peu trop frêle aussi. Et moi ?…

Je n’’ai rien dit à Jonas. Si, que je me réjouissais d’’être avec lui, pas davantage —— ou si peu —— mais c’’est déjà tellement pour moi, qui ai besoin de temps pour les choses importantes. N’’était-ce pas déjà trop ?

La soirée s’’est pourtant bien passée —— avec plus de proxi­mité, plus de chaleur, plus d’’humour même que les précé­dentes. Mais je ne sentais pas venu le moment d’’en dire plus. Peut-être parce que, lorsque je vois Jonas, je ne perçois pas qu’’il soit amoureux de moi. Il a un copain, c’’est lui qu’il aime, voilà tout. Certes, il ne l’’a pas exprimé ainsi, il ne l’’a pas même laissé entendre. C’’est ce que j’’imagine, tout simple­ment. (C’’est ce que je m’’oblige à croire, plutôt, pour ne pas être déçu.)

Si j’’osais (non, je n’’oserai pas —— ou je choisirai de ne pas oser), je lui demanderais s’’il est vraiment heureux. Si ce qu’’il vit est assez beau pour lui. Si je puis espérer, ne fût-ce qu’’un petit peu.

Le fait est que nous sommes bien ensemble. Nous avons encore discuté pendant plus de six heures et nous nous revoyons lundi.

Face à cela, je suis partagé —— écartelé —— entre deux sentiments contradictoires.

Une certaine sérénité, parce que je sais que nous ne nous sommes pas trouvés pour rien. « Nous méritons toutes nos rencontres. Elles sont accordés à notre destinée » —— c’’est une phrase que le web prête à Mauriac (je n’’ai pas réussi à la repérer dans son œœuvre, mais je ne désespère pas d’’y parvenir un jour). C’’est vrai, les rencontres essentielles ne veulent pas ne rien dire. Mais quel sens ont-elles exactement ? Avec Jonas, je ne sais pas encore, mais j’’espère que, quelle qu’’en soit la forme, quelque chose de fort adviendra.

Une douleur réelle (si vous saviez…), parce que je crois que c’’est un garçon rare, de ceux que l’’on ne rencontre que par grâce, quelques fois dans sa vie. Parce que sa clarté m’’a saisi. Parce que j’’ai découvert sa douceur et sa force, son humour et sa fragilité. Parce que son intelligence est éton­nante (et il en faut beaucoup pour me surprendre…), parce que son charme ne me laisse pas indifférent (vous aurez perçu l’’euphé­misme), parce qu’il me touche, surtout, par sa qualité d’’être, qui en fait une personne d’’exception.

Parce qu’il est celui que je n’’osais espérer.

Parce que le je-ne-sais-quoi que je sens en lui est plus proche du presque-tout que du presque-rien.

Bien sûr, tout cela n’’est pas reposant. Depuis le 24 août, ces semaines d’’attente et de doute, de joie profonde aussi, ont été souvent ponctuées de mauvaises nuits, de réveils en sur­saut, de repas qui passent mal. La fatigue se lit sur mon visage et je ne parviens pas à reprendre les quelques kilos qui me donneraient l’’air moins chétif. Je me concentre diffi­cilement sur mon travail, ai peine à terminer mes phrases et suis distrait par des rêveries qui s’imposent à moi quand je devrais rester attentif.

Mais j’’aurais tort de me plaindre. Car la rencontre avec Jonas est l’’une des plus belles choses qui me soient arrivées depuis longtemps.

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Dimanche 14 octobre 2007

La rencontre avec Jonas, jeudi, s’est très bien déroulée. Nous n’avons abordé de front aucune question cruciale, mais avons parlé de sujets bien plus personnels que les fois précédentes. Nous sommes restés ensemble toute la soirée, jusqu’à la fermeture du café, un peu après minuit. En rue, nous avons continué de discuter, dans un brouillard ouaté qui feutrait l’atmosphère. Cette fois, j’ai eu l’impression assez nette que nous avions du mal à nous quitter. Lorsque je lui ai dit que j’espérais le revoir bientôt, il m’a tout de suite proposé lundi.

Du coup, la journée du lendemain m’a semblé un peu plus légère que les précédentes. En fin de soirée, j’ai reçu un texto : c’était lui, qui me souhaitait un bon week-end…

Je veux bien (essayer de) rester mesuré, mais j’ai peine à croire que tout cela ne signifie rien de plus qu’une sympathie affirmée. Reste à savoir que faire : exprimer clairement ce que je ressens ou rester dans un implicite qui, d’une certaine façon, serait plus prudent — mais combien plus pénible, s’il s’éternise des semaines durant !…

Je suis impatient de le revoir demain. Il me manque de plus en plus. Et le temps passé sans lui me semble chaque jour plus long…

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Manuscrit Suzanne van Soldt. Danses, chansons & psaumes des Flandres, 1599, Les Witches, 2008.

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