Notules… De petites notes éparses, inspirées par le temps qui passe, le cours des choses et le monde comme il va, pour partager réflexions, tranches de vie et émotions — parce qu’ « écrire c’est une respiration » (Julien Green).

Jeudi 31 janvier 2008

Que vous dire, sinon que le balcon était près du tison ?

Que vous dire, sinon que le bonheur n’est pas l’eupho­rie, ni l’amour la fusion ?

Que vous dire, sinon que l’autre n’est pas qu’un concept — et que c’est mieux ainsi ?

Que vous dire, sinon que vos commentaires m’ont fait plaisir, même si je n’y ai pas répondu ?

Que vous dire, sinon que j’écrirai encore, mais pas aujourd’hui ?

Que vous dire, sinon qu’il est bon de ne rien dire parfois ?

Lundi 24 décembre 2007

Le matin, j’étais déjà fébrile. À midi, le temps me semblait long. Vers cinq heures, je plongeais dans mon bain. Puis j’attendais les premiers invités ou m’apprêtais à partir. L’atmosphère se teintait d’une tonalité singulière. Ce soir-là ne ressemblerait à aucun autre : c’était Noël ! La famille arri­vait. Oncles, tantes, cousins. Les uns très proches, d’autres moins. Autant de couleurs, de sourires, d’odeurs. Jeux impro­visés, saynètes impromptues, cadeaux échangés… Durant quelques heures, la vie serait plus intense.

Il y a une dizaine d’années, ma famille a préféré des for­mules plus intimes, qui se sont répétées jusqu’à aujourd’hui. Ou plutôt jusqu’à hier. Car, cette année, il n’y a pas de for­mule du tout. Mon frère fête Noël chez sa copine, et nous nous retrouvons à trois chez mes parents. Juste eux et moi, pour une soirée semblable aux autres. On attendra la messe de minuit, chacun de son côté. Ma mère sur internet. Mon père à la télé. Moi un œil sur un Père Noël est une ordure souvent revu (mais drôle quand même), l’autre sur ce texte que je suis en train de rédiger. Après la messe, heureusement, nous irons prendre la bûche chez une amie. Demain, mon frère et sa copine seront là pour fêter enfin, en compagnie de deux amis de la famille, ce Noël qui se sera fait tirer l’oreille.

Cela dit, fête ou pas, peu importe finalement. Cette année, je me moque bien des guirlandes et des bougies, des hautbois et des musettes, du champagne et des cadeaux. Pas grand-chose ne compte ce soir. Sinon Jonas. Et les quatre-vingt-cinq kilomètres qui m’éloignent de lui, quand le reste nous sépare de moins en moins.

Ces dernières semaines ont été denses. Je les ai vécues au jour le jour, le nez dans le guidon. Fatigué, angoissé et décou­ragé parfois, mais si heureux pourtant. Les mots me manquent de plus en plus pour exprimer tout cela. Je pourrais raconter en détail les événements, décrire précisément les sentiments — mais à quoi bon, si ces phrases demeurent à la surface des choses, alors que l’essentiel est ailleurs ? Restent les bribes, les images, les silences pleins de ce qui ne se dit qu’à demi-mots — mais se vit dans une plénitude qui excède la satiété. Quelques-uns heureusement les saisissent au plus près de ce qu’ils tentent de signifier — Clémence et Romain, en parti­culier, qui comprennent ce que je ne dis pas et me donnent ainsi un peu de la force dont j’ai besoin pour avancer.

Ce que nous vivons Jonas et moi a germé lentement, au fil des mois, pour grandir un peu plus vite ces derniers temps. Nous nous sommes lus, entendus ou vus tous les jours de la semaine dernière. Nous avons passé jeudi une soirée magni­fique, durant laquelle Jonas s’est dit avec une sincérité et une confiance bouleversantes. Tout va bien donc. Mais la façon dont j’intériorise certains faits m’empêche d’être plei­nement heureux. Tout à l’heure, par exemple, je l’ai appelé. Il m’a appris qu’il fêtait Noël avec ses parents et ses petits frères. « Et avec ta grand-mère ? » Et avec sa grand-mère. « Et c’est tout ? » Non, ce n’est pas tout : son copain sera là aussi. Cette nouvelle n’est peut-être pas vraiment inquiétante (d’autant plus qu’il l’a annoncée d’un air laconique), mais je ne parviens pas à la prendre avec sérénité. Qu’est-ce que cela veut dire ? — pourra-t-il un jour choisir ? — que vivrons-nous demain ?… Ce sont ces questions-là qui se réveillent douloureusement durant cette soirée trop calme et trop morne — trop vide d’être sans lui.

Tant de signes pourtant devraient me rassurer. Vendredi, une heure après que nous nous sommes quittés, il m’envoie un message pour me remercier de la semaine que nous avons partagée. Hier soir, un autre pour me dire que je lui manque. Ce matin, un autre encore, dans lequel il m’écrit qu’il pense à moi. Et tout à l’heure, au téléphone, cette petite anecdote mali­cieuse : « Je suis allé acheter mes derniers cadeaux aujourd’hui. Il m’en manquait deux. Un silence. Le tien te plaira, je crois… »

Que demander de plus ? Je devrais être rassuré et cepen­dant je reste inquiet, toujours tenté d’envisager le pire. Mais, après une discussion durant laquelle, il y a dix jours, je lui ai dit que nous n’étions pas seulement amis, que ce que nous vivions était très différent, que ce que nous avions déjà construit était plus fort que ce que connaissent bien des couples officiels — après une telle discussion donc, puis-je croire que ces signes ne sont pas réellement encourageants ?…

Il y a une heure, alors que je terminais ce texte et que Jonas était en plein réveillon, j’ai reçu un nouveau message, si affectueux qu’il m’a mis les larmes aux yeux.

Le père Noël n’est sans doute pas (qu’)une ordure, au fond…

Et Pâques se passera peut-être au balcon.

Samedi 1 décembre 2007

Jeudi. Après la fermeture du café, vers 0h40, nous discutons jusqu’à 1h20, en rue, dans le froid et l’humidité. Cela mérite-t-il d’être noté ?…

Vendredi. Clémence me demande des nouvelles de la veille. Oui, tout s’est bien passé avec Jonas. Oui, nous sommes bien ensemble. Oui, cela n’est pas rien. Mais je me sens parfois découragé — surtout le week-end. Désarçonné par cette situation qui va je ne sais où et qui pourrait durer. Épuisé par l’incessant va-et-vient de l’enthousiasme au doute et du doute à l’espoir. Jonas en vaut la peine, c’est certain. Mais aurai-je longtemps la force de tenir ?…

Samedi. Le ciel bleu du matin et le froid de décembre. La ville et ses parfums de gaufre et de cannelle. Une lumière dorée sur un coin de jardin. Et l’envie d’être loin — en Nouvelle-Angleterre. Mais partir, même en rêve, n’est-ce pas déserter ?…

Samedi 24 novembre 2007

No 1. Contrairement aux apparences, je suis toujours vivant. Ce n’est pas une nouvelle sensationnelle, mais c’est une nouvelle quand même.

No 2. J’éprouve beaucoup de mal à écrire pour l’instant : pas assez de recul, ni de mots adéquats.

No 3. La semaine dernière, journée d’étude en un lieu pres­tigieux. Comme d’habitude, je n’étais que moyennement content de mon intervention. Mais une présidente de séance, enthousiaste, est venue me féliciter, heureuse que j’aie boule­versé — selon elle — le ronron habituel. Quant à l’organisa­teur, il m’a adressé aujourd’hui un mail très élogieux, dans lequel il se dit passionné par ce que j’ai présenté. Allez, je suis content quand même…

No 4. Il y a trois semaines, je confiais à Jonas ma perplexité face à ce que nous vivons ensemble. « Je ne sais pas où ça va… » — « Mais ça va ?… » — « Oui, ça va… » — « Alors, ça va !… » Nous pourrions sans doute dire la même chose aujourd’hui.

No 5. Ce soir, la lune est baignée de brouillard : on la dirait levée sur une lande bretonne.

No 6. Plus je rencontre Jonas, mieux je me sens avec lui. Lundi, après un rapide dîner, nous sommes allés boire un verre, puis il m’a proposé de poursuivre chez lui. Nous avons discuté jusqu’à deux heures du matin. Ce n’est pas rien.

No 7. L’ « o » de « No » n’est pas un degré (« ° »), mais un « o » placé en exposant. L’orthotypographie, c’est (le) bien !

No 8. Mercredi, j’ai passé la nuit chez Jonas. Il m’a proposé de dormir (dormir, pas coucher) avec lui, mais le canapé m’a semblé préférable (il a un copain, je ne suis pas de bois, c’était à la veille d’une journée d’étude — encore une — pour laquelle mon texte n’était pas terminé, et cætera, et cætera). Si vous voulez me proposer pour la médaille du Mérite, n’hésitez pas. À moins que vous ne vouliez me faire interner pour démence — mais je trouverais cela plutôt désagréable.

No 9. Mon PowerBook a trouvé malin d’agrémenter son écran d’une ligne horizontale assez incongrue. Comme elle n’a pas l’air décidée à s’en aller, je crois que je suis bon pour acheter un nouvel ordinateur. MacBook ou MacBookPro ?… Mon choix n’est pas encore fait. Le second est joli et résistant, mais peut-être un peu encombrant, et surtout assez cher. Quant au premier, je crains qu’il ne me paraisse fort petit, à côté du dix-sept pouces sur lequel je travaille depuis quatre ans. Il faudra bien que je me décide un de ces jours.

No 10. « La stratégie amoureuse ne peut s’employer que lorsqu’on n’est pas amoureux. » (Cesare Pavese, via Evene.) Alors, je dois être vraiment amoureux. Mais ça, je le savais déjà.

No 11. Depuis une dizaine de jours, je dors en moyenne cinq heures par nuit. Ce n’est pas trop.

No 12. Selon Jonas, on me donnerait le bon Dieu sans confession. Oui mais non.

No 13. J’ai un contrat jusqu’à la rentrée prochaine. C’est une bonne nouvelle — sauf pour certains étudiants, qui trou­vent un peu basses les notes que je leur attribue. Je suppose qu’ils s’y feront — ou qu’ils s’amélioreront.

No 14. Pour la première fois de ma vie, je ne maîtrise (pres­que) plus rien, au point que je me demande parfois si c’est bien à moi que tout cela arrive. Ce n’est peut-être pas si mal, au fond.

No 15. Dans dix jours, nouveau colloque. Il faudrait vrai­ment que je commence à préparer ma communication. Ce ne sera jamais que la troisième en trois semaines…

No 16. Parfois, j’en ai marre d’avoir l’air d’un petit garçon propre et sage. Comment faire autrement ?

No 17. Vingt-deux mails attendent dans ma boîte de récep­tion. Le plus ancien date du 28 mars. Il faudrait peut-être que je m’y mette, non ?…

No 18. Il y a quelques jours, Jonas lisait Kierkegaard. Ce gar­çon m’étonnera toujours… Ou plutôt non : je ne m’étonne plus vraiment. Enfin si, un peu quand même, parfois.

No 19. Ce matin, je me suis levé à 9h30. Serais-je guetté par l’hypersomnie ?

No 20. Jeudi soir, Jonas m’a envoyé un message pour m’encou­rager à prendre un repos bien mérité. Comment res­terais-je indifférent à cela — et à tout le reste, aussi ?…

No 21. Je devrais me racheter quelques vêtements. (Afin de conserver une certaine logique à cet ensemble apparemment désorganisé, cette sous-notule devrait porter un numéro pair. Car j’ai de quoi m’habiller, mais…)

No 22. Jonas doit m’envoyer un message pour préciser quand nous nous voyons la semaine prochaine. Comme tou­jours, je m’inquiéterai jusqu’à ce que ce soit fixé.

No 23. Il y a un peu plus d’un an, j’achetais une maison. Aujourd’hui, bien des choses ont changé et, si je déménage bientôt (ou dans pas trop longtemps), ce ne sera pas pour habiter là-bas. La vie est curieuse, parfois…

No 24. Au début du mois d’octobre, Jonas et moi cher­chions, entre Gide et Mauriac, une « voie moyenne » pour l’homosexualité. Rapidement, nous avons convenu que cette quête dépassait de loin la littérature : il s’agit d’éviter, dans la vie, la fausse alternative de l’ange et de la bête. Cela passe par un sentier à frayer, qui serait, plus encore qu’une via media, une via tertia. La découvrirons-nous ? — mais la chercherions-nous, si nous ne l’avions déjà trouvée ? — et n’est-ce pas sur elle que, confusément, nous cheminons ensemble depuis plu­sieurs semaines déjà ?…

No 25. « Pêle-mêle. » Ce titre n’est pas exagéré. Encore que…

Mercredi 31 octobre 2007

Ce matin, « Faraway », par Apocalyptica, m’a aidé à émer­ger. Comme presque tous les jours depuis des semaines, je me suis réveillé trop tôt. Le sommeil finira bien par revenir… En attendant, Jonas m’a dit qu’il dormirait pour deux. C’est déjà très bien.

Car il sait maintenant que je dors mal. Il sait aussi qu’il n’y est pas étranger. Il sait bien d’autres choses encore : qu’il me touche et m’émeut, que je n’ai jamais rien ressenti de pareil, et tout le reste aussi, ou presque.

Oh, je ne pensais pas le lui dire, pas si vite en tout cas. Mais voilà, le moment est arrivé un peu par hasard (pour autant que celui-ci en soit un). Il fallait que je le fasse ; je l’ai fait.

Plus de sous-entendus — ou si peu —, mais la nudité d’une parole qui jaillit enfin, parce qu’on ne peut plus se taire, parce qu’il faut risquer de perdre pour espérer aimer. Parce qu’il faut se livrer, fragile et désarmé.

J’ai évité le mot « amour » — le dit-on autour d’une table de café, à un garçon embarqué dans une autre histoire ? Mais je crois qu’il l’a deviné. J’ai parlé longtemps, une demi-heure, trois quarts d’heure peut-être. À la fin, un grand silence est tombé, empli de ce qui vibrait au-delà des mots. Pendant des secondes qui m’ont semblé éternelles, Jonas m’a regardé avec un beau sourire, les yeux plus brillants qu’à l’ordinaire. Je suis incapable d’exprimer ce que fut cet instant. Mais je sais que jamais, de toute ma vie, je n’ai ressenti cela.

Je ne lui ai rien demandé. Que pouvait-il dire, dans sa situation ?… Mais il m’a rassuré : je n’avais pas dit trop, ni parlé trop longtemps. C’était bien ainsi.

Nous nous sommes quittés pour nous revoir lundi. Je n’étais pas encore rentré chez moi que je recevais un texto où il me remerciait pour cette soirée.

Où cela mène-t-il ? Loin, je l’espère. Dans une relation qui, en tout cas, échappe à la banalité.

Plus que cinq fois dormir. Mais le temps me paraît long, et lundi trop lointain.

« Faraway » ?… Demain, je devrais peut-être écouter « Romance » pour me réveiller.

Dimanche 21 octobre 2007

Depuis plusieurs jours, je pense au commentaire laissé lundi par Florent. « Fermez les yeux pour bien ressentir ce qui se passe. » Il a raison. Il faut fermer les yeux. Arrêter de scruter, d’analyser, de ruminer les gestes et les mots, de pla­nifier, de projeter. De ratiociner — ratio, ciner — à force de réfléchir, se faire un mauvais film, où les idées jouent entre elles — envahissent le passé, défigurent l’avenir, épuisent le présent.

Hier après-midi, en ville, je suis passé dans une librairie. Tenté par l’édition de poche des deux volumes que les Cahiers de l’Herne ont consacrés à Paul Ricœur, j’ai reporté cela à plus tard (bientôt). Je suis finalement ressorti avec un seul livre, trouvé par hasard : Itinéraire spirituel de Jean Sulivan. J’ai été surpris en particulier par ses dernières lignes, qui font écho au commentaire de Florent.

« Étranglez la phrase où vous alliez comparer le présent au passé, craindre pour l’avenir. Bondissez sur l’instant, le passé et le futur sont dedans, il porte en lui sa charge d’éternel. Ces­sez de vous acculer, pour cela que la mort empoisonne la vie. L’espoir déçu, le cœur brisé, elle m’a blessé à mort, il m’a détruit, quelle, quelle vanité ! Le bonheur n’est pas dans le bon­heur. Il est dans l’incessante marche. Allons sortez, vivez tant que vous êtes vivants, faites quelque chose, un coup de folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de dîner faites tranquillement la vaisselle. » (Jean Sulivan, Itinéraire spirituel.)

On laissera la vaisselle de côté. Pour l’heure, il est temps d’être vivant. De boire un café avec Roxane ce matin, de déjeuner avec Romain et Julie ce midi. De voir Jonas demain et de savourer les heures qui nous seront données… D’être totalement présent à ce qui doit être vécu.

Oh, ce n’est pas simple, évidemment ! Quand je serai avec lui, je m’inquiéterai déjà : quand le reverrai-je ? où cela mène-t-il ?… Je suis ainsi fait : j’ai beau essayer de m’abandonner, j’y parviens rarement tout à fait (sauf, peut-être, lorsque je me laisse porter par l’enthousiasme, ou qu’un charme ineffable vient iriser l’instant). Il est si difficile de ne pas prévoir…

Mais quoi ! « Le vent se lève !… il faut tenter de vivre ! » (Paul Valéry, Le Cimetière marin.)

Quant à demain, n’y voir qu’un avenir, un advenir donc, qui n’arrête pas d’arriver — ici, maintenant — si l’on est prêt à l’accueillir. C’est peut-être cela, la « readiness » de Hamlet : ni la promptitude, ni la préparation trop arrêtée, mais l’ouverture à ce qui doit venir. À ce qui vient déjà — et qui n’est jamais rien, même s’il n’est pas grand-chose — car « Rien ne peut venir de rien » — mais (presque) tout, sans doute, d’un presque-rien.

Mercredi 17 octobre 2007

À l’heure où j’écris cette notule, une lumière légère, dou­cement mélancolique, tombe par la fenêtre du salon. Elle est un peu trop tendre, un peu trop frêle aussi. Et moi ?…

Je n’ai rien dit à Jonas. Si, que je me réjouissais d’être avec lui, pas davantage — ou si peu — mais c’est déjà tellement pour moi, qui ai besoin de temps pour les choses importantes. N’était-ce pas déjà trop ?

La soirée s’est pourtant bien passée — avec plus de proxi­mité, plus de chaleur, plus d’humour même que les précé­dentes. Mais je ne sentais pas venu le moment d’en dire plus. Peut-être parce que, lorsque je vois Jonas, je ne perçois pas qu’il soit amoureux de moi. Il a un copain, c’est lui qu’il aime, voilà tout. Certes, il ne l’a pas exprimé ainsi, il ne l’a pas même laissé entendre. C’est ce que j’imagine, tout simple­ment. (C’est ce que je m’oblige à croire, plutôt, pour ne pas être déçu.)

Si j’osais (non, je n’oserai pas — ou je choisirai de ne pas oser), je lui demanderais s’il est vraiment heureux. Si ce qu’il vit est assez beau pour lui. Si je puis espérer, ne fût-ce qu’un petit peu.

Le fait est que nous sommes bien ensemble. Nous avons encore discuté pendant plus de six heures et nous nous revoyons lundi.

Face à cela, je suis partagé — écartelé — entre deux sentiments contradictoires.

Une certaine sérénité, parce que je sais que nous ne nous sommes pas trouvés pour rien. « Nous méritons toutes nos rencontres. Elles sont accordés à notre destinée » — c’est une phrase que le web prête à Mauriac (je n’ai pas réussi à la repérer dans son œuvre, mais je ne désespère pas d’y parvenir un jour). C’est vrai, les rencontres essentielles ne veulent pas ne rien dire. Mais quel sens ont-elles exactement ? Avec Jonas, je ne sais pas encore, mais j’espère que, quelle qu’en soit la forme, quelque chose de fort adviendra.

Une douleur réelle (si vous saviez…), parce que je crois que c’est un garçon rare, de ceux que l’on ne rencontre que par grâce, quelques fois dans sa vie. Parce que sa clarté m’a saisi. Parce que j’ai découvert sa douceur et sa force, son humour et sa fragilité. Parce que son intelligence est éton­nante (et il en faut beaucoup pour me surprendre…), parce que son charme ne me laisse pas indifférent (vous aurez perçu l’euphé­misme), parce qu’il me touche, surtout, par sa qualité d’être, qui en fait une personne d’exception.

Parce qu’il est celui que je n’osais espérer.

Parce que le je-ne-sais-quoi que je sens en lui est plus proche du presque-tout que du presque-rien.

Bien sûr, tout cela n’est pas reposant. Depuis le 24 août, ces semaines d’attente et de doute, de joie profonde aussi, ont été souvent ponctuées de mauvaises nuits, de réveils en sur­saut, de repas qui passent mal. La fatigue se lit sur mon visage et je ne parviens pas à reprendre les quelques kilos qui me donneraient l’air moins chétif. Je me concentre diffi­cilement sur mon travail, ai peine à terminer mes phrases et suis distrait par des rêveries qui s’imposent à moi quand je devrais rester attentif.

Mais j’aurais tort de me plaindre. Car la rencontre avec Jonas est l’une des plus belles choses qui me soient arrivées depuis longtemps.

Dimanche 14 octobre 2007

La rencontre avec Jonas, jeudi, s’est très bien déroulée. Nous n’avons abordé de front aucune question cruciale, mais avons parlé de sujets bien plus personnels que les fois précédentes. Nous sommes restés ensemble toute la soirée, jusqu’à la fermeture du café, un peu après minuit. En rue, nous avons continué de discuter, dans un brouillard ouaté qui feutrait l’atmosphère. Cette fois, j’ai eu l’impression assez nette que nous avions du mal à nous quitter. Lorsque je lui ai dit que j’espérais le revoir bientôt, il m’a tout de suite proposé lundi.

Du coup, la journée du lendemain m’a semblé un peu plus légère que les précédentes. En fin de soirée, j’ai reçu un texto : c’était lui, qui me souhaitait un bon week-end…

Je veux bien (essayer de) rester mesuré, mais j’ai peine à croire que tout cela ne signifie rien de plus qu’une sympathie affirmée. Reste à savoir que faire : exprimer clairement ce que je ressens ou rester dans un implicite qui, d’une certaine façon, serait plus prudent — mais combien plus pénible, s’il s’éternise des semaines durant !…

Je suis impatient de le revoir demain. Il me manque de plus en plus. Et le temps passé sans lui me semble chaque jour plus long…

Mercredi 10 octobre 2007

Largo. À la fin du mois de juin, j’aborde Jonas afin de régler avec lui un malentendu laissé en suspens depuis longtemps. La discussion est courtoise, voire chaleureuse, mais assez brève. Quelques jours plus tard, je reçois un mail : Jonas a été agréablement surpris par ma démarche, me demande de l’excuser pour les désagréments auxquels il a été mêlé malgré lui, et me dit tout le bien qu’il pense de mon travail. Je lui réponds en lui laissant entendre que j’aurais aimé parler plus long­temps avec lui — et que nous en aurons peut-être l’occasion un jour. Il serait très heureux de discuter avec moi et serait libre à la fin du mois d’août.

Andante. Nous nous rencontrons fin août. La discussion, très agréable, dure près de trois heures. J’envisage une prochaine fois, il semble partant. De retour d’Italie, il m’envoie un mail pour me remercier et me dire qu’il espère remettre cela très rapidement. Il faudra cependant attendre son retour de voyage. Arrivé au Québec, il m’écrit pour me donner de ses nouvelles et me demander des miennes.

Allegro (ma non troppo). Jonas est de retour. Je lui propose de nous voir. Il est partant pour aller boire un verre et propose même d’aller dîner. Nous mangeons ensemble jeudi dernier. Nous nous voyons à 18h30. À plus de 22 heures, nous sommes toujours en train de discuter. Vers 22h30, il reçoit un appel, répond qu’il arrive dans cinq minutes. Puis il range son téléphone et poursuit la conversation. Nouvel appel. Il m’annonce que son copain (qui devait passer chez lui et l’y attendre) va nous rejoindre. Je sens quelque chose s’effondrer en moi, mais reste apparemment impassible. Tiens, son copain n’est pas très grand ; il est brun aux yeux marron ; il a trente-deux ans. Des points communs avec moi, vous croyez vraiment ?… Un peu après minuit, nous nous quittons. Mes salutations sont vagues et embarrassées. Je retourne chez moi un peu triste — heureux de voir que Jonas ne fréquente pas un grand blond de vingt ans, mais tout de même désappointé. Je me couche en me promettant de lui écrire un petit mot le lendemain. Au moment d’éteindre mon téléphone, je trouve un message que je n’avais pas entendu arriver : Jonas me remercie pour la soirée et me dit qu’il espère me revoir très vite. Je ne parviens pas à m’endormir. Le sommeil me gagne vers 4h15. Je me lève à 6 heures pour une journée de cours assez brumeuse.

Malinconico. Manifestement, Jonas apprécie nos rencontres. Nous n’évoquons pas que la pluie et le beau temps : il y a la littérature — et, depuis jeudi, l’homosexualité. Si son copain ne nous avait pas rejoints par hasard, j’ignorerais encore qu’il existe ; ils étaient pourtant ensemble au Québec — et nous avons parlé de ce voyage pendant longtemps. Et comment comprendre ce texto envoyé quelques minutes après que nous nous sommes quittés ? Je suis un peu complètement perdu. Très heureux, très malheureux, fatigué aussi, incapable enfin de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre qu’un peu de lecture…

Ostinato. J’en ai parlé à plusieurs amis. Tous sont convaincus que je ne surinterprète pas, qu’il y a bel et bien quelque chose du côté de Jonas. Mais quoi ?…

Affannato. Demain, nous dînons encore ensemble. Que faire ? — laisser aller les choses, parler de son copain, lui dire franchement ce que je ressens ? Je ne voudrais rien brusquer, mais je ne me sens pas prêt à revivre une semaine semblable à celle qui vient de s’écouler.

Amoroso. Plus qu’à aucun autre moment de ma vie, je crois.

Dimanche 30 septembre 2007

« OUF, onomat. et interj. […] II. Interj. [S’emploie pour exprimer la satisfaction du locuteur après qu’un événement heureux (prévu ou non prévu) a soudaine­ment mis fin à la situation pénible ou dangereuse qu’il vivait] […]. » (Trésor de la langue française informatisé, sur le site du C.N.R.T.L.)

Exemple : « Ouf ! Je dîne avec Jonas la semaine pro­chaine. »

Tout n’est sans doute pas réglé, mais je me sens soudain plus léger.

Donc, ouf !

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