Que vous dire, sinon que le balcon était près du tison ?
Que vous dire, sinon que le bonheur nest pas leuphorie, ni lamour la fusion ?
Que vous dire, sinon que lautre nest pas quun concept et que cest mieux ainsi ?
Que vous dire, sinon que vos commentaires mont fait plaisir, même si je ny ai pas répondu ?
Que vous dire, sinon que jécrirai encore, mais pas aujourdhui ?
Que vous dire, sinon quil est bon de ne rien dire parfois ?
Le matin, j’étais déjà fébrile. À midi, le temps me semblait long. Vers cinq heures, je plongeais dans mon bain. Puis j’attendais les premiers invités ou m’apprêtais à partir. L’atmosphère se teintait d’une tonalité singulière. Ce soir-là ne ressemblerait à aucun autre : c’était Noël ! La famille arrivait. Oncles, tantes, cousins. Les uns très proches, d’autres moins. Autant de couleurs, de sourires, d’odeurs. Jeux improvisés, saynètes impromptues, cadeaux échangés… Durant quelques heures, la vie serait plus intense.
Il y a une dizaine d’années, ma famille a préféré des formules plus intimes, qui se sont répétées jusqu’à aujourd’hui. Ou plutôt jusqu’à hier. Car, cette année, il n’y a pas de formule du tout. Mon frère fête Noël chez sa copine, et nous nous retrouvons à trois chez mes parents. Juste eux et moi, pour une soirée semblable aux autres. On attendra la messe de minuit, chacun de son côté. Ma mère sur internet. Mon père à la télé. Moi un œil sur un Père Noël est une ordure souvent revu (mais drôle quand même), l’autre sur ce texte que je suis en train de rédiger. Après la messe, heureusement, nous irons prendre la bûche chez une amie. Demain, mon frère et sa copine seront là pour fêter enfin, en compagnie de deux amis de la famille, ce Noël qui se sera fait tirer l’oreille.
Cela dit, fête ou pas, peu importe finalement. Cette année, je me moque bien des guirlandes et des bougies, des hautbois et des musettes, du champagne et des cadeaux. Pas grand-chose ne compte ce soir. Sinon Jonas. Et les quatre-vingt-cinq kilomètres qui m’éloignent de lui, quand le reste nous sépare de moins en moins.
Ces dernières semaines ont été denses. Je les ai vécues au jour le jour, le nez dans le guidon. Fatigué, angoissé et découragé parfois, mais si heureux pourtant. Les mots me manquent de plus en plus pour exprimer tout cela. Je pourrais raconter en détail les événements, décrire précisément les sentiments — mais à quoi bon, si ces phrases demeurent à la surface des choses, alors que l’essentiel est ailleurs ? Restent les bribes, les images, les silences pleins de ce qui ne se dit qu’à demi-mots — mais se vit dans une plénitude qui excède la satiété. Quelques-uns heureusement les saisissent au plus près de ce qu’ils tentent de signifier — Clémence et Romain, en particulier, qui comprennent ce que je ne dis pas et me donnent ainsi un peu de la force dont j’ai besoin pour avancer.
Ce que nous vivons Jonas et moi a germé lentement, au fil des mois, pour grandir un peu plus vite ces derniers temps. Nous nous sommes lus, entendus ou vus tous les jours de la semaine dernière. Nous avons passé jeudi une soirée magnifique, durant laquelle Jonas s’est dit avec une sincérité et une confiance bouleversantes. Tout va bien donc. Mais la façon dont j’intériorise certains faits m’empêche d’être pleinement heureux. Tout à l’heure, par exemple, je l’ai appelé. Il m’a appris qu’il fêtait Noël avec ses parents et ses petits frères. « Et avec ta grand-mère ? » Et avec sa grand-mère. « Et c’est tout ? » Non, ce n’est pas tout : son copain sera là aussi. Cette nouvelle n’est peut-être pas vraiment inquiétante (d’autant plus qu’il l’a annoncée d’un air laconique), mais je ne parviens pas à la prendre avec sérénité. Qu’est-ce que cela veut dire ? — pourra-t-il un jour choisir ? — que vivrons-nous demain ?… Ce sont ces questions-là qui se réveillent douloureusement durant cette soirée trop calme et trop morne — trop vide d’être sans lui.
Tant de signes pourtant devraient me rassurer. Vendredi, une heure après que nous nous sommes quittés, il m’envoie un message pour me remercier de la semaine que nous avons partagée. Hier soir, un autre pour me dire que je lui manque. Ce matin, un autre encore, dans lequel il m’écrit qu’il pense à moi. Et tout à l’heure, au téléphone, cette petite anecdote malicieuse : « Je suis allé acheter mes derniers cadeaux aujourd’hui. Il m’en manquait deux. Un silence. Le tien te plaira, je crois… »
Que demander de plus ? Je devrais être rassuré et cependant je reste inquiet, toujours tenté d’envisager le pire. Mais, après une discussion durant laquelle, il y a dix jours, je lui ai dit que nous n’étions pas seulement amis, que ce que nous vivions était très différent, que ce que nous avions déjà construit était plus fort que ce que connaissent bien des couples officiels — après une telle discussion donc, puis-je croire que ces signes ne sont pas réellement encourageants ?…
Il y a une heure, alors que je terminais ce texte et que Jonas était en plein réveillon, j’ai reçu un nouveau message, si affectueux qu’il m’a mis les larmes aux yeux.
Le père Noël n’est sans doute pas (qu’)une ordure, au fond…
Et Pâques se passera peut-être au balcon.
Jeudi. Après la fermeture du café, vers 0h40, nous discutons jusqu’à 1h20, en rue, dans le froid et l’humidité. Cela mérite-t-il d’être noté ?…
Vendredi. Clémence me demande des nouvelles de la veille. Oui, tout s’est bien passé avec Jonas. Oui, nous sommes bien ensemble. Oui, cela n’est pas rien. Mais je me sens parfois découragé — surtout le week-end. Désarçonné par cette situation qui va je ne sais où et qui pourrait durer. Épuisé par l’incessant va-et-vient de l’enthousiasme au doute et du doute à l’espoir. Jonas en vaut la peine, c’est certain. Mais aurai-je longtemps la force de tenir ?…
Samedi. Le ciel bleu du matin et le froid de décembre. La ville et ses parfums de gaufre et de cannelle. Une lumière dorée sur un coin de jardin. Et l’envie d’être loin — en Nouvelle-Angleterre. Mais partir, même en rêve, n’est-ce pas déserter ?…
No 1. Contrairement aux apparences, je suis toujours vivant. Ce nest pas une nouvelle sensationnelle, mais cest une nouvelle quand même.
No 2. Jéprouve beaucoup de mal à écrire pour linstant : pas assez de recul, ni de mots adéquats.
No 3. La semaine dernière, journée détude en un lieu prestigieux. Comme dhabitude, je nétais que moyennement content de mon intervention. Mais une présidente de séance, enthousiaste, est venue me féliciter, heureuse que jaie bouleversé selon elle le ronron habituel. Quant à lorganisateur, il ma adressé aujourdhui un mail très élogieux, dans lequel il se dit passionné par ce que jai présenté. Allez, je suis content quand même
No 4. Il y a trois semaines, je confiais à Jonas ma perplexité face à ce que nous vivons ensemble. « Je ne sais pas où ça va » « Mais ça va ? » « Oui, ça va » « Alors, ça va ! » Nous pourrions sans doute dire la même chose aujourdhui.
No 5. Ce soir, la lune est baignée de brouillard : on la dirait levée sur une lande bretonne.
No 6. Plus je rencontre Jonas, mieux je me sens avec lui. Lundi, après un rapide dîner, nous sommes allés boire un verre, puis il ma proposé de poursuivre chez lui. Nous avons discuté jusquà deux heures du matin. Ce nest pas rien.
No 7. L « o » de « No » nest pas un degré (« ° »), mais un « o » placé en exposant. Lorthotypographie, cest (le) bien !
No 8. Mercredi, jai passé la nuit chez Jonas. Il ma proposé de dormir (dormir, pas coucher) avec lui, mais le canapé ma semblé préférable (il a un copain, je ne suis pas de bois, cétait à la veille dune journée détude encore une pour laquelle mon texte nétait pas terminé, et cætera, et cætera). Si vous voulez me proposer pour la médaille du Mérite, nhésitez pas. À moins que vous ne vouliez me faire interner pour démence mais je trouverais cela plutôt désagréable.
No 9. Mon PowerBook a trouvé malin dagrémenter son écran dune ligne horizontale assez incongrue. Comme elle na pas lair décidée à sen aller, je crois que je suis bon pour acheter un nouvel ordinateur. MacBook ou MacBookPro ? Mon choix nest pas encore fait. Le second est joli et résistant, mais peut-être un peu encombrant, et surtout assez cher. Quant au premier, je crains quil ne me paraisse fort petit, à côté du dix-sept pouces sur lequel je travaille depuis quatre ans. Il faudra bien que je me décide un de ces jours.
No 10. « La stratégie amoureuse ne peut semployer que lorsquon nest pas amoureux. » (Cesare Pavese, via Evene.) Alors, je dois être vraiment amoureux. Mais ça, je le savais déjà.
No 11. Depuis une dizaine de jours, je dors en moyenne cinq heures par nuit. Ce nest pas trop.
No 12. Selon Jonas, on me donnerait le bon Dieu sans confession. Oui mais non.
No 13. Jai un contrat jusquà la rentrée prochaine. Cest une bonne nouvelle sauf pour certains étudiants, qui trouvent un peu basses les notes que je leur attribue. Je suppose quils sy feront ou quils samélioreront.
No 14. Pour la première fois de ma vie, je ne maîtrise (presque) plus rien, au point que je me demande parfois si cest bien à moi que tout cela arrive. Ce nest peut-être pas si mal, au fond.
No 15. Dans dix jours, nouveau colloque. Il faudrait vraiment que je commence à préparer ma communication. Ce ne sera jamais que la troisième en trois semaines
No 16. Parfois, jen ai marre davoir lair dun petit garçon propre et sage. Comment faire autrement ?
No 17. Vingt-deux mails attendent dans ma boîte de réception. Le plus ancien date du 28 mars. Il faudrait peut-être que je my mette, non ?
No 18. Il y a quelques jours, Jonas lisait Kierkegaard. Ce garçon métonnera toujours Ou plutôt non : je ne métonne plus vraiment. Enfin si, un peu quand même, parfois.
No 19. Ce matin, je me suis levé à 9h30. Serais-je guetté par lhypersomnie ?
No 20. Jeudi soir, Jonas ma envoyé un message pour mencourager à prendre un repos bien mérité. Comment resterais-je indifférent à cela et à tout le reste, aussi ?
No 21. Je devrais me racheter quelques vêtements. (Afin de conserver une certaine logique à cet ensemble apparemment désorganisé, cette sous-notule devrait porter un numéro pair. Car jai de quoi mhabiller, mais )
No 22. Jonas doit menvoyer un message pour préciser quand nous nous voyons la semaine prochaine. Comme toujours, je minquiéterai jusquà ce que ce soit fixé.
No 23. Il y a un peu plus dun an, jachetais une maison. Aujourdhui, bien des choses ont changé et, si je déménage bientôt (ou dans pas trop longtemps), ce ne sera pas pour habiter là-bas. La vie est curieuse, parfois
No 24. Au début du mois doctobre, Jonas et moi cherchions, entre Gide et Mauriac, une « voie moyenne » pour lhomosexualité. Rapidement, nous avons convenu que cette quête dépassait de loin la littérature : il sagit déviter, dans la vie, la fausse alternative de lange et de la bête. Cela passe par un sentier à frayer, qui serait, plus encore quune via media, une via tertia. La découvrirons-nous ? mais la chercherions-nous, si nous ne lavions déjà trouvée ? et nest-ce pas sur elle que, confusément, nous cheminons ensemble depuis plusieurs semaines déjà ?
No 25. « Pêle-mêle. » Ce titre nest pas exagéré. Encore que
Ce matin, « Faraway », par Apocalyptica, ma aidé à émerger. Comme presque tous les jours depuis des semaines, je me suis réveillé trop tôt. Le sommeil finira bien par revenir En attendant, Jonas ma dit quil dormirait pour deux. Cest déjà très bien.
Car il sait maintenant que je dors mal. Il sait aussi quil ny est pas étranger. Il sait bien dautres choses encore : quil me touche et mémeut, que je nai jamais rien ressenti de pareil, et tout le reste aussi, ou presque.
Oh, je ne pensais pas le lui dire, pas si vite en tout cas. Mais voilà, le moment est arrivé un peu par hasard (pour autant que celui-ci en soit un). Il fallait que je le fasse ; je lai fait.
Plus de sous-entendus ou si peu , mais la nudité dune parole qui jaillit enfin, parce quon ne peut plus se taire, parce quil faut risquer de perdre pour espérer aimer. Parce quil faut se livrer, fragile et désarmé.
Jai évité le mot « amour » le dit-on autour dune table de café, à un garçon embarqué dans une autre histoire ? Mais je crois quil la deviné. Jai parlé longtemps, une demi-heure, trois quarts dheure peut-être. À la fin, un grand silence est tombé, empli de ce qui vibrait au-delà des mots. Pendant des secondes qui mont semblé éternelles, Jonas ma regardé avec un beau sourire, les yeux plus brillants quà lordinaire. Je suis incapable dexprimer ce que fut cet instant. Mais je sais que jamais, de toute ma vie, je nai ressenti cela.
Je ne lui ai rien demandé. Que pouvait-il dire, dans sa situation ? Mais il ma rassuré : je navais pas dit trop, ni parlé trop longtemps. Cétait bien ainsi.
Nous nous sommes quittés pour nous revoir lundi. Je nétais pas encore rentré chez moi que je recevais un texto où il me remerciait pour cette soirée.
Où cela mène-t-il ? Loin, je lespère. Dans une relation qui, en tout cas, échappe à la banalité.
Plus que cinq fois dormir. Mais le temps me paraît long, et lundi trop lointain.
« Faraway » ? Demain, je devrais peut-être écouter « Romance » pour me réveiller.
Depuis plusieurs jours, je pense au commentaire laissé lundi par Florent. « Fermez les yeux pour bien ressentir ce qui se passe. » Il a raison. Il faut fermer les yeux. Arrêter de scruter, danalyser, de ruminer les gestes et les mots, de planifier, de projeter. De ratiociner ratio, ciner à force de réfléchir, se faire un mauvais film, où les idées jouent entre elles envahissent le passé, défigurent lavenir, épuisent le présent.
Hier après-midi, en ville, je suis passé dans une librairie. Tenté par lédition de poche des deux volumes que les Cahiers de lHerne ont consacrés à Paul Ricur, jai reporté cela à plus tard (bientôt). Je suis finalement ressorti avec un seul livre, trouvé par hasard : Itinéraire spirituel de Jean Sulivan. Jai été surpris en particulier par ses dernières lignes, qui font écho au commentaire de Florent.
« Étranglez la phrase où vous alliez comparer le présent au passé, craindre pour lavenir. Bondissez sur linstant, le passé et le futur sont dedans, il porte en lui sa charge déternel. Cessez de vous acculer, pour cela que la mort empoisonne la vie. Lespoir déçu, le cur brisé, elle ma blessé à mort, il ma détruit, quelle, quelle vanité ! Le bonheur nest pas dans le bonheur. Il est dans lincessante marche. Allons sortez, vivez tant que vous êtes vivants, faites quelque chose, un coup de folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de dîner faites tranquillement la vaisselle. » (Jean Sulivan, Itinéraire spirituel.)
On laissera la vaisselle de côté. Pour lheure, il est temps dêtre vivant. De boire un café avec Roxane ce matin, de déjeuner avec Romain et Julie ce midi. De voir Jonas demain et de savourer les heures qui nous seront données Dêtre totalement présent à ce qui doit être vécu.
Oh, ce nest pas simple, évidemment ! Quand je serai avec lui, je minquiéterai déjà : quand le reverrai-je ? où cela mène-t-il ? Je suis ainsi fait : jai beau essayer de mabandonner, jy parviens rarement tout à fait (sauf, peut-être, lorsque je me laisse porter par lenthousiasme, ou quun charme ineffable vient iriser linstant). Il est si difficile de ne pas prévoir
Mais quoi ! « Le vent se lève ! il faut tenter de vivre ! » (Paul Valéry, Le Cimetière marin.)
Quant à demain, ny voir quun avenir, un advenir donc, qui narrête pas darriver ici, maintenant si lon est prêt à laccueillir. Cest peut-être cela, la « readiness » de Hamlet : ni la promptitude, ni la préparation trop arrêtée, mais louverture à ce qui doit venir. À ce qui vient déjà et qui nest jamais rien, même sil nest pas grand-chose car « Rien ne peut venir de rien » mais (presque) tout, sans doute, dun presque-rien.
À lheure où jécris cette notule, une lumière légère, doucement mélancolique, tombe par la fenêtre du salon. Elle est un peu trop tendre, un peu trop frêle aussi. Et moi ?
Je nai rien dit à Jonas. Si, que je me réjouissais dêtre avec lui, pas davantage ou si peu mais cest déjà tellement pour moi, qui ai besoin de temps pour les choses importantes. Nétait-ce pas déjà trop ?
La soirée sest pourtant bien passée avec plus de proximité, plus de chaleur, plus dhumour même que les précédentes. Mais je ne sentais pas venu le moment den dire plus. Peut-être parce que, lorsque je vois Jonas, je ne perçois pas quil soit amoureux de moi. Il a un copain, cest lui quil aime, voilà tout. Certes, il ne la pas exprimé ainsi, il ne la pas même laissé entendre. Cest ce que jimagine, tout simplement. (Cest ce que je moblige à croire, plutôt, pour ne pas être déçu.)
Si josais (non, je noserai pas ou je choisirai de ne pas oser), je lui demanderais sil est vraiment heureux. Si ce quil vit est assez beau pour lui. Si je puis espérer, ne fût-ce quun petit peu.
Le fait est que nous sommes bien ensemble. Nous avons encore discuté pendant plus de six heures et nous nous revoyons lundi.
Face à cela, je suis partagé écartelé entre deux sentiments contradictoires.
Une certaine sérénité, parce que je sais que nous ne nous sommes pas trouvés pour rien. « Nous méritons toutes nos rencontres. Elles sont accordés à notre destinée » cest une phrase que le web prête à Mauriac (je nai pas réussi à la repérer dans son uvre, mais je ne désespère pas dy parvenir un jour). Cest vrai, les rencontres essentielles ne veulent pas ne rien dire. Mais quel sens ont-elles exactement ? Avec Jonas, je ne sais pas encore, mais jespère que, quelle quen soit la forme, quelque chose de fort adviendra.
Une douleur réelle (si vous saviez ), parce que je crois que cest un garçon rare, de ceux que lon ne rencontre que par grâce, quelques fois dans sa vie. Parce que sa clarté ma saisi. Parce que jai découvert sa douceur et sa force, son humour et sa fragilité. Parce que son intelligence est étonnante (et il en faut beaucoup pour me surprendre ), parce que son charme ne me laisse pas indifférent (vous aurez perçu leuphémisme), parce quil me touche, surtout, par sa qualité dêtre, qui en fait une personne dexception.
Parce quil est celui que je nosais espérer.
Parce que le je-ne-sais-quoi que je sens en lui est plus proche du presque-tout que du presque-rien.
Bien sûr, tout cela nest pas reposant. Depuis le 24 août, ces semaines dattente et de doute, de joie profonde aussi, ont été souvent ponctuées de mauvaises nuits, de réveils en sursaut, de repas qui passent mal. La fatigue se lit sur mon visage et je ne parviens pas à reprendre les quelques kilos qui me donneraient lair moins chétif. Je me concentre difficilement sur mon travail, ai peine à terminer mes phrases et suis distrait par des rêveries qui simposent à moi quand je devrais rester attentif.
Mais jaurais tort de me plaindre. Car la rencontre avec Jonas est lune des plus belles choses qui me soient arrivées depuis longtemps.
La rencontre avec Jonas, jeudi, sest très bien déroulée. Nous navons abordé de front aucune question cruciale, mais avons parlé de sujets bien plus personnels que les fois précédentes. Nous sommes restés ensemble toute la soirée, jusquà la fermeture du café, un peu après minuit. En rue, nous avons continué de discuter, dans un brouillard ouaté qui feutrait latmosphère. Cette fois, jai eu limpression assez nette que nous avions du mal à nous quitter. Lorsque je lui ai dit que jespérais le revoir bientôt, il ma tout de suite proposé lundi.
Du coup, la journée du lendemain ma semblé un peu plus légère que les précédentes. En fin de soirée, jai reçu un texto : cétait lui, qui me souhaitait un bon week-end
Je veux bien (essayer de) rester mesuré, mais jai peine à croire que tout cela ne signifie rien de plus quune sympathie affirmée. Reste à savoir que faire : exprimer clairement ce que je ressens ou rester dans un implicite qui, dune certaine façon, serait plus prudent mais combien plus pénible, sil séternise des semaines durant !
Je suis impatient de le revoir demain. Il me manque de plus en plus. Et le temps passé sans lui me semble chaque jour plus long
Largo. À la fin du mois de juin, jaborde Jonas afin de régler avec lui un malentendu laissé en suspens depuis longtemps. La discussion est courtoise, voire chaleureuse, mais assez brève. Quelques jours plus tard, je reçois un mail : Jonas a été agréablement surpris par ma démarche, me demande de lexcuser pour les désagréments auxquels il a été mêlé malgré lui, et me dit tout le bien quil pense de mon travail. Je lui réponds en lui laissant entendre que jaurais aimé parler plus longtemps avec lui et que nous en aurons peut-être loccasion un jour. Il serait très heureux de discuter avec moi et serait libre à la fin du mois daoût.
Andante. Nous nous rencontrons fin août. La discussion, très agréable, dure près de trois heures. Jenvisage une prochaine fois, il semble partant. De retour dItalie, il menvoie un mail pour me remercier et me dire quil espère remettre cela très rapidement. Il faudra cependant attendre son retour de voyage. Arrivé au Québec, il mécrit pour me donner de ses nouvelles et me demander des miennes.
Allegro (ma non troppo). Jonas est de retour. Je lui propose de nous voir. Il est partant pour aller boire un verre et propose même daller dîner. Nous mangeons ensemble jeudi dernier. Nous nous voyons à 18h30. À plus de 22 heures, nous sommes toujours en train de discuter. Vers 22h30, il reçoit un appel, répond quil arrive dans cinq minutes. Puis il range son téléphone et poursuit la conversation. Nouvel appel. Il mannonce que son copain (qui devait passer chez lui et ly attendre) va nous rejoindre. Je sens quelque chose seffondrer en moi, mais reste apparemment impassible. Tiens, son copain nest pas très grand ; il est brun aux yeux marron ; il a trente-deux ans. Des points communs avec moi, vous croyez vraiment ? Un peu après minuit, nous nous quittons. Mes salutations sont vagues et embarrassées. Je retourne chez moi un peu triste heureux de voir que Jonas ne fréquente pas un grand blond de vingt ans, mais tout de même désappointé. Je me couche en me promettant de lui écrire un petit mot le lendemain. Au moment déteindre mon téléphone, je trouve un message que je navais pas entendu arriver : Jonas me remercie pour la soirée et me dit quil espère me revoir très vite. Je ne parviens pas à mendormir. Le sommeil me gagne vers 4h15. Je me lève à 6 heures pour une journée de cours assez brumeuse.
Malinconico. Manifestement, Jonas apprécie nos rencontres. Nous névoquons pas que la pluie et le beau temps : il y a la littérature et, depuis jeudi, lhomosexualité. Si son copain ne nous avait pas rejoints par hasard, jignorerais encore quil existe ; ils étaient pourtant ensemble au Québec et nous avons parlé de ce voyage pendant longtemps. Et comment comprendre ce texto envoyé quelques minutes après que nous nous sommes quittés ? Je suis un peu complètement perdu. Très heureux, très malheureux, fatigué aussi, incapable enfin de me concentrer sur quoi que ce soit dautre quun peu de lecture
Ostinato. Jen ai parlé à plusieurs amis. Tous sont convaincus que je ne surinterprète pas, quil y a bel et bien quelque chose du côté de Jonas. Mais quoi ?
Affannato. Demain, nous dînons encore ensemble. Que faire ? laisser aller les choses, parler de son copain, lui dire franchement ce que je ressens ? Je ne voudrais rien brusquer, mais je ne me sens pas prêt à revivre une semaine semblable à celle qui vient de sécouler.
Amoroso. Plus quà aucun autre moment de ma vie, je crois.
« OUF, onomat. et interj. [ ] II. Interj. [Semploie pour exprimer la satisfaction du locuteur après quun événement heureux (prévu ou non prévu) a soudainement mis fin à la situation pénible ou dangereuse quil vivait] [ ]. » (Trésor de la langue française informatisé, sur le site du C.N.R.T.L.)
Exemple : « Ouf ! Je dîne avec Jonas la semaine prochaine. »
Tout nest sans doute pas réglé, mais je me sens soudain plus léger.
Donc, ouf !



